La charrue avant les boeufs

par  G. COMTE
Publication : novembre 1976
Mise en ligne : 12 mars 2008

Dans « le Parisien » du 29 octobre 1976, sous la signature de Marc Blancpain, on peut lire ceci
« Les gens féroces - le mot n’est pas trop fort - sont de plus en plus nombreux en France, et bien sûr, dans nos grandes agglomérations. »
« L’autobus est plein à craquer ; un homme âgé, titulaire d’une carte qui lui donne droit à une place assise, présente cette carte à la femme qui occupe la première banquette. J’ai le coeur fragile, dit la femme, je ne vous céderai pas ma place ! L’homme insiste, la femme tient bon. Le ton monte et dégénère en querelle. Devant eux, derrière, à droite et à gauche, il y a, confortablement assis, des voyageurs jeunes et robustes... Pas un n’aura l’idée d’offrir sa place pour mettre fin à cette pénible dispute ! Au contraire, j’en vois qui se mettent à rire stupidement. »
M. Blancpain cite encore deux autres exemples :
Une femme aveugle et sa vieille amie qui souffre de- la hanche marchent sur le trottoir en se tenant le bras. Elles sont bousculées par des gens pressés qui parfois les injurient.
Le dernier exemple est celui d’un vieux banlieusard dont la vue a baissé. Son voisin, profitant de cette infirmité, brise la clôture de son jardin pour y déverser ses ordures.
La conclusion de ce « Billet du Parisien » est la suivante :
Il y a bien des choses à réformer chez nous. Mais il serait bon de commencer par l’éducation et les moeurs de certains de nos contemporains ; comme le disait un philosophe : « aussi longtemps qu’on n’aura pas changé les hommes, on n’aura rien changé du tout ».
Eh bien non, Monsieur Blancpain ; ce philosophe se trompe et vous aussi  ! Car les goujateries et mufleries que vous dénoncez avec juste raison, ne peuvent que s’amplifier dans un régime économique où tout est basé sur la rentabilité et sur le besoin impérieux d’appliquer le système D pour gagner sa vie.
Je prends le contrepied de votre philosophe en disant : aussi longtemps qu’on n’aura pas transformé la société de PROFIT dans laquelle nous vivons, on n’aura rien changé au comportement malsain de beaucoup de nos contemporains.
Prétendre faire le contraire, c’est mettre la charrue avant les boeufs.
A propos d’autobus, comme dans votre premier exemple, permettez-moi de vous relater les faits suivants auxquels il me fut donné d’assister :
Dans les cinq premières années d’après guerre, pour se rendre des Cités hautes du Plessis-Robinson au Pont de Sèvres, il fallait une heure et demie, compte tenu du temps de correspondance du métro. Ceci allongeait donc de trois heures les journées de travail de nombreux banlieusards.
La R.A.T.P. se décida un jour à créer une ligne pour assurer directement la liaison. Mais comme il s’écoulait 30 minutes entre deux départs successifs, de longues files d’attente se formaient le soir à la sortie des usines et des bureaux. Chacun essayant de « resquiller », on en vint aux invectives et même aux coups de poings.
Enfin la fréquence des autobus fut augmentée. Il y eut d’abord un départ toutes les 10 minutes, puis toutes les 7 minutes. A ce moment-là, presque plus de files d’attente ne se formèrent et les « bagarreurs » du temps de la rareté, devinrent, devant l’abondance des moyens de transport, les meilleurs amis du monde.
Voilà bien la preuve que pour réformer le comportement et la mentalité des individus, il faut commencer par transformer notre société, c’est-àdire nos conditions de vie.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.