Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : avril 1985
Mise en ligne : 6 mars 2009

Le 15 mars dernier le Brésil est redevenu un
pays démocratique. Le pays que le nouveau président de
la République va avoir à administrer s’est beaucoup modernisé
durant ces vingt dernières années. Il a construit à
Itaipu le plus puissant barrage du monde, il exploite à Caragas
le plus important bassin minier de la planète, il a ouvert des
routes dans la forêt vierge et dispose de son premier satellite
de télécommunications. Sa production pétrolière
augmente régulièrement et lui permettra peut-être
d’atteindre l’autonomie énergétique. Il s’est doté
d’une industrie informatique et est le premier... exportateur d’armes
du TiersMonde. En un mot, suivant les critères des économistes
classiques, le Brésil est devenu la huitième puissance
économique de l’Occident.
Mais on constate en même temps que deux brésiliens sur
trois continuent d’être sous-alimentés. Comme le Tchad
ou l’Ethiopie. Le Nordeste qui abrite le quart de la population brésilienne,
reste une zone de famine. En vingt ans de régime militaire et
de libéralisme économique les écarts sociaux se
sont creusés. Les revenus des catégories dites supérieures
sont 225 fois plus élevés que ceux des autres catégories.
Pour le tiers, ou quelquefois la moitié de leurs habitants, les
villes sont devenues d’immenses bidonvilles. Les trois quarts des paysans
sont sans terre ou n’en ont pas assez, alors que la moitié des
surfaces cultivables, dans les grands domaines, sont inexploitées.
La corruption, l’insécurité, la violence ne cessent d’augmenter.
Comme quoi, les critères des économistes ne veulent pas
dire grand chose.

Plus grave encore peut-être, c’est le modèle
culturel véhiculé par l’ancien pouvoir : le mode de développement
sauvage imposé par les militaires n’a pas seulement enrichi les
riches et appauvri les pauvres (comme aux Etats-Unis, sous Reagan) mais
il a perverti la société en y répandant l’esprit
mercantile et en faisant de la puissance matérielle une fin qui
justifie les moyens. (C’est en moins grave heureusement, ce que fait
en France le gouvernement socialiste en réhabilitant le culte
du profit des entreprises).
Au Brésil l’immoralité au sommet de l’Etat a fait tache
d’huile et démoralisé le reste du pays, à tel point
que certains juristes renommés, tel que M. de Marais, professeur
à l’Université de Rio de Janeiro avoue qu’il passe plus
de temps à transmettre des valeurs morales à ses élèves
qu’à leur enseigner le technique juridique. C’est que, dit- il,
la plupart des jeunes accordent plus d’importance à l’argent
qu’à l’éthique de leur profession. (C’est aussi ce qui
se passait il n’y a pas si longtemps en France, quand les jeunes se
lançaient dans la médecine... )

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Souhaitons quand même bonne chance à
la démocratie brésilienne, bien que les banques aient
déjà la haute main sur son président, coincé
par le F.M.I. M. Taunedo Neves n’a pas pris M. Furtado comme ministre
(voir G.R. de mars).

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Quand on parle de criminalité on pense la plupart
du temps aux agressions, aux vols, aux hold-up... Mais cela n’est rien
à côté de la délinquance financière.
Selon une récente enquête du Centre de recherches sociologiques
sur le Droit et les institutions pénales, la fraude en « 
col blanc » est 400 fois supérieure au montant des hold-up
et agressions à main armée qui représentent 224
millions de francs volés dans les domiciles ou les banques. Pour
les 3 années 1980, 1981 et 1982 sur lesquelles a porté
l’enquête, la fraude fiscale arrive très largement en tête
des crimes (au sens pénal) commis contre l’Etat.
Les détournements d’impôts (qui se traduisent par des suppléments
d’impôts à payer par ceux qui ne peuvent frauder le fisc)
ont, en 1982, atteint 86,45 milliards de francs, soit la moitié
du montant de l’impôt sur le revenu. Cette fraude progresserait
d’environ 20 % par an.
Cette criminalité en « col blanc » profite (toujours
au sens économique) aux secteurs privés spécialisés
dans la protection des biens et des personnes où le chiffre d’affaires
a connu une très vive expansion, atteignant 19 milliards en 1982
(soit 12,9 milliards pour les assurances, 2,1 aux avocats, 2,1 aux entreprises
de gardiennage et de transport de fonds, 1,8 aux sociétés
fabriquant des systèmes d’alarme, 130 millions à la sécurité
des grands magasins).
C’est encore un cruel dilemne pour l’Etat = réprimer cette délinquance
et faire rentrer plus d’impôts dans ses caisses, mais, en même
temps, diminuer le P.I.B. et augmenter le chômage dans les communes,
chez les avocats, etc...

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La délinquance, l’autre, celle des pauvres,
elle s’aggrave aussi à cause du chômage. En Espagne 21
 % de la population active était au chômage à la
fin de 1984, soit 2.870.000 personnes. C’est le pourcentage le plus
élevé du monde occidental. L’an dernier il y a eu 1200
chômeurs de plus chaque jour en Espagne. Le plus grave, c’est
que la moitié des hommes ont moins de 25 ans et 22 % moins de
20 ans. Dans cette dernière tranche d’âge, le taux de chômage
atteint le niveau fantastique de 55 %.
Comme les trois quarts des chômeurs ne perçoivent aucun
type d’allocation, on peut craindre une explosion sociale.
Les sirènes franquistes ne doivent pas manquer d’attiser le feu,
en rappelant que sous Franco le chômage n’existait pas...
C’est que mettant les bouchées doubles pour rattraper son retard,
dù justement à la période franquiste, les espagnols
ont augmenté leur productivité de 3,85 % par an (plus
que le Japon) et que les entreprises, face à une demande qui
commençait à stagner et à une production par travailleur
-qui augmentait, n’avaient d’autre ressource que de licencier, comme
partout ailleurs.
Et ce n’est pas son entrée dans la Communauté Européenne
qui va aider l’Espagne à résorber son chômage, bien
au contraire...

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Mais le danger de l’extrême droite, il existe
aussi en France, témoin les résultats obtenus aux Cantonales
par le Front National. Dans des régions traditionnellement acquises
à la gauche, on vote Le Pen parce qu’on a peur du chômage...
Comme si il y pouvait quelque chose !
A La Ciotat un syndicaliste déclare « On a voté
Le Pen contre les plans de la Communauté Européenne parce
que la gauche nous a trahi et que nous ne pouvons rien espérer
de la droite ». On vote aussi Front National lorsqu’on a tout
épuisé. Toujours à La Ciotat un secrétaire
de section C.F.D.T. raconte = « L’année dernière
la direction nous a proposé une augmentation de 3,5 %. Nous nous
sommes battus, nous sommes allés jusqu’à séquestrer
la direction. Nous n’avons rien obtenu. Cette année, on nous
propose 3 %. Bien sûr, nous allons encore nous battre, mais au
fond de nous-mêmes, nous savons que nous n’obtiendrons rien. Ces
échecs et les menaces sur leur emploi incitent les travailleurs
à courber l’échine. Et ils votent Le Pen ». Un autre
militant raconte = « Les gars ont conscience d’être pris
dans une mécanique qui les écrase et contre laquelle ils
ne peuvent rien.
Dès ’qu’ils peuvent se payer quelqu’un, ils le font ».
Actuellement ils se payent le P.C. qui, il faut bien le dire, marche,
en matière d’emploi, à côté de ses pompes,
comme tous les autres d’ailleurs.
A La Ciotat, on est sûr qu’une partie des ouvriers des chantiers
navals a voté Le Pen.
Ça n’est peut-être, pour à présent, qu’une
réaction de rejet, mais cela peut devenir un vote d’adhésion.
Et à côté de La Ciotat, il y a Dreux, Aulnay sous
Bois... bientôt Longwy ?
C’est grâce au chômage, que dans les années 30, un
certain Hitler s’est frayé son chemin...
Ne pensez vous pas qu’il vaut encore mieux d’Economie Distributive ?