Le joyeux cow-boy de la télévision

par  M. PHELIPPOT
Publication : mars 1968
Mise en ligne : 22 octobre 2006

L’O.R.T.F. dans son émission du 9 janvier, intitulée Camera III, nous a présenté un nouveau grand magasin Carrefour qui venait de s’ouvrir à Chartres. Les auditeurs ont pu ainsi assister à son inauguration, mais ce n’était pas de la publicité. On vit et entendit les petits commerçants de la ville faire part de leurs doléances. Ils expliquèrent tout simplement qu’ils étaient condamnés à fermer leurs portes. Certes ils tiendraient le plus longtemps possible, mais la lutte n’était pas égale. A brève échéance, on assistarait à des licenciements et à des faillites. Il n’y a pas lieu de s’en étonner dans une économie de marché comma la nôtre, où la concurrence élimine les faibles au bénéfice des forts.

Tout ceci fut rappelé au cours de l’émission lorsqu’un certain bonhomme, à l’allure avantageuse, prit la parole, et se présenta comme un moderne cow-boy. Il fit entendre quelques vérités premières, à savoir qu’une production de masse exigeait une production de masse. Alors, magnifique toupet, il affirma que la concentration des entreprises favorisait cette consommation da masse : il suffisait de s’adapter (sic) ! Tout compte fait, ajouta-t-il avec un énergique mouvement de menton, tout le monde se réjouirait, à Chartres de ces magnifiques nouveaux magasins, car les prix baisseraient : il vaut mieux se contenter d’un bénéfice de 2% et patati et patata. N’est-ce pas se moquer du public ? Certes tout le monde en bénéficierait si nous étions en Economie Distributive, mais notre économie actuelle étant encore celle des salaires-prix-profits tout le monde ne jouit pas d’un revenu social qui augmente en même temps que la production : nous sommes encore dans une économie de marché où s’il y a des gagnants, c’est parce qu’il y a des perdants.

Notre cow-boy ignore-t-il que si le grand magasin baisse ses prix, c’est uniquement pour que disparaissent ses petits concurrents ? Une fois disparus, on peut être sûr qu’il relèvera ses prix dans toute la mesure du possible : c’est la règle du jeu capitaliste.

C’est la procédure classique. Que notre cow-boy ultra-moderne aille construire une fabrique de ciment dans quelque coin da France. Dès qu’elle commencera à tourner, le trust des cimentiers da France inondera ce coin de France de son ciment. Il le vendra à si bas prix qua la nouvelle fabrique fermera nécessairement ses portes. A ce moment là le trust des cimentiers relèvera le prix de son ciment... et achètera la fabrique fermée pour une bouchée de pain.

Mais entre l’économie de marché et l’Economie Distributive de demain, notre cow-boy de l’O.R.T.F. ne fait aucune différence.

Pour bien montrer sa crasse ignorance, et, tout compte fait, il a déclaré qu’il était enchanté de voir sa petite fille « jeter son peigne sale » plutôt que de le nettoyer ». Il paraît que c’est très élégant et probablement cela crée des emplois nouveaux. Cet olibrius est partisan du gaspillage. L’O.R.T.F. doit l’être aussi quand elle fait entendre son cow-boy.