N° 972 - décembre 1997

Ce numéro (24
pages) fait le point sur le débat de cette fin de siècle,
« la fin du travail ? », et tente de l’éclairer
à la lumière des thèses de l’économie
distributive. Pour cela, il fait d’abord le constat, chiffres à
l’appui, que les problèmes de production sont résolus
par les progrès de la science et des techniques, mais, que,
dans le système économique actuel, celui du marché
capitaliste
Capitaliste
Le capitalisme est un concept à la fois économique, sociologique et politique. Caractérisant un système s’appuyant la propriété privée des moyens de production, sa définition donne lieu à des variations et dans le temps, et en fonction des sensibilités politiques des personnes qui emploient le terme.
Toutefois, l’une de ses composantes de base est, via la recherche du profit, l’accumulation du capital, qu’elle s’accompagne de l’exploitation de l’homme par l’homme selon Karl Marx, ou qu’elle résulte de l’éthique des premiers entrepreneurs refusant le luxe et la consommation selon Max Weber.
, cela aboutit à une précarisation de plus
en plus grande de la majeure partie de la population. Il analyse ensuite
la « valeur » attribuée au travail pendant l’ére
industrielle afin de la démythifier et de préciser les
différences entre activité et travail salarié.
Après cela, il montre les tentatives de récupération, pour leur plus grand profit, que tentent de faire le patronat et la droite en profitant de la confusion entre travail et activité. Pour indispensables qu’elles soient, les propositions des partis de gauche ne sont que des rustines qui se décolleront vite à l’épreuve de l’accélération du progrès.
La dernière partie du journal explique comment les propositions d’économie distributive avec l’instauration de « contrats civiques », peuvent permettre de remettre l’économie au service de l’homme et non plus du capital.
Articles publiés dans cette rubrique
Mise en ligne : 14 novembre 2005
QUELLE “fin” du travail ?
Toutes les références numérotées renvoient à la bibliographie générale de ce numéro, placée page 24.
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Travail et activité
À ce stade, il importe d’être très clair. Le travail qui disparaît, c’est le travail salarié dans la production marchande. Il disparaît, c’est un fait, indéniable, nous avons vu pourquoi, comment, à quel rythme accéléré et qui va s’accélérer encore.
Mais une confusion s’est établie entre travail et activité.
Pourquoi ? Comment ? Avec quelles conséquences ?
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Le véritable travail n’est plus dans le “travail”
Malgré les bouleversements qu’il a connus, on continue aujourd’hui à vouloir associer au travail :
une fonction éducative, parce qu’il apparaît comme le moyen d’exprimer sa personnalité ; c’est pourquoi les chômeurs en arrivent à perdre toute confiance en eux,
une fonction économique, parce que le salaire versé en échange d’un travail est un moyen d’autonomie,
et une fonction sociale, un moyen d’insertion, celui de participer avec d’autres à la vie de la cité, d’éprouver son utilité sociale.
En réalité, ces trois fonctions fondamentales ne sont pas automatiquement liées à un emploi.
C’est ce que montre très clairement André Gorz [9] [*] :
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Se vendre
La mentalité, le comportement des gens, face au travail, se trouvent terriblement affectés. Voici deux exemples. Le premier, que cite André Gorz, montre comment, dans le travail salarié (celui qui heureusement disparaît), les liens affectifs les plus spontanés entre personnes se trouvent transformés, utilisés, (“marchandisés“...) parce qu’il s’agit d’abord de satisfaire un employeur et de savoir se vendre. Le second est celui d’érika, obsédée par cette envie de se vendre :
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Comment on écrit la fin de l’histoire
Notre XXème siècle vient de substituer à l’industrie de nouveaux modes de production, qui fonctionnent avec de moins en moins d’emplois salariés. Il ne faut donc pas s’étonner que la fin de l’ère industrielle soit aussi la fin du salariat.
Mais ce n’est pas la fin de l’Histoire !
C’est pourtant ce que l’idéologie néo-libérale veut nous faire croire, pour que cette confusion paralyse la réflexion et les imaginations.
Les mécanismes de cette mise en condition des esprits sont aujourd’hui bien connus ; ils ont été mis au point quand, en 1989, il s’est agi de profiter de la chute du mur de Berlin pour persuader le monde entier que c’était la preuve irréfutable qu’il n’y avait, qu’il ne pouvait pas, qu’il ne pourrait jamais exister une autre organisation que celle du capitalisme
Capitalisme
Le capitalisme est un concept à la fois économique, sociologique et politique. Caractérisant un système s’appuyant la propriété privée des moyens de production, sa définition donne lieu à des variations et dans le temps, et en fonction des sensibilités politiques des personnes qui emploient le terme.
Toutefois, l’une de ses composantes de base est, via la recherche du profit, l’accumulation du capital, qu’elle s’accompagne de l’exploitation de l’homme par l’homme selon Karl Marx, ou qu’elle résulte de l’éthique des premiers entrepreneurs refusant le luxe et la consommation selon Max Weber.
capitalisme
de marché.
C’est Suzan George, dans un article intitulé Comment la pensée devint unique qui a le mieux montré la méthode employée :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Réaction, récupération
Analysons maintenant les différentes réactions face à cette fin de l’emploi salarié qui se traduit dans le système du capitalisme
Capitalisme
Le capitalisme est un concept à la fois économique, sociologique et politique. Caractérisant un système s’appuyant la propriété privée des moyens de production, sa définition donne lieu à des variations et dans le temps, et en fonction des sensibilités politiques des personnes qui emploient le terme.
Toutefois, l’une de ses composantes de base est, via la recherche du profit, l’accumulation du capital, qu’elle s’accompagne de l’exploitation de l’homme par l’homme selon Karl Marx, ou qu’elle résulte de l’éthique des premiers entrepreneurs refusant le luxe et la consommation selon Max Weber.
capitalisme
de marché par une augmentation dramatique du chômage.
Inutile de nous appesantir sur celle du Front national qui se résume à ceci : si on réservait les emplois intéressants aux hommes grands, blonds et aux yeux bleus, il y en aurait encore assez pour quelque temps.
Deux types de réaction chez les néo libéraux. Celle des politiques consiste d’abord à dire, la main sur le cœur, qu’il est inhumain de transformer les exclus en assistés, puis à affirmer que la seule façon de résoudre chômage, et donc exclusion, est de supprimer toutes les réglementations et d’alléger les charges fiscales des entreprises. Alors, comme par miracle, des emplois apparaîtront partout ; ce sera l’euphorie grâce à une croissance digne de celle de l’après-guerre ; et qui, cela va de soi, entraînera une augmentation de la main d’œuvre nécessaire ! Il est évident qu’une large majorité ne croit plus à ces discours.
La réaction du grand patronat est plutôt de dire que le drame social du chômage n’est pas son problème, car si les entreprises sont obligées de licencier, c’est à cause de la nécessité indiscutable où elles sont de faire des profits, d’être compétitives. Il faut donc qu’elles aient à leur disposition, flexible à leur demande, un personnel intermittent répondant sur simple appel téléphonique pour travailler une heure, un jour ou un mois, et payé, évidemment, en proportion de ce temps de travail : et c’est dans cet esprit qu’il exige flexibilité et annualisation du temps de travail.
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Le toyotisme
L’idéologie néo libérale est en train de transformer l’emploi : au taylorisme de la période industrielle est en train de succéder le toyotisme, c’est à dire le système qui organise le travail chez le constructeur japonais de voitures Toyota, suivant le système d’Ohno. A.Gorz [9], toujours lui, le décrit, nous résumons ci-dessous :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Et des rustines
La réaction des travailleurs est elle aussi, hélas, conservatrice du système. On continue à associer emploi et droits sociaux, à associer emploi et reconnaissance des aptitudes, besoin de travailler et besoin d’avoir un revenu pour vivre. Alors, c’est l’obsession : il faut créer des emplois, on va créer des emplois, “qu’importe pour quoi faire, à n’importe quel prix, pourvu qu’on ait l’emploi”. Le gouvernement s’est engagé dans cette voie, et en raclant ses fonds de tiroir il va même créer pour cinq ans quelques emplois utiles. Mais cela ne suffira évidemment pas, même avec une croissance miracle qui relancerait la demande, et même en entreprenant de grands travaux keynésiens, pas souvent compatibles avec le souci écologique.
Voici, en résumé, l’opinion des syndicats et associations de chômeurs recueillie par le journaliste de la revue de la Mutuelle générale de l’équipement, déjà citée :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
La peur ?
La réaction de quelques intellectuels de gauche part d’un certain réalisme, en constatant qu’il y a des millions d’emplois nécessaires et utiles : les emplois dits de proximité, d’aide à la personne et tous ceux dont se chargent, souvent bénévolement, tant d’associations, qu’on les appelle emplois du tiers secteur, selon le terme employé par Rifkin ou Lipietz, ou emplois du secteur quaternaire, selon le terme que lance Roger Sue. Il y a même une infinité d’emplois utiles et intéressants à créer, si on songe à tous ceux dont la recherche scientifique, historique, artistique, etc. a besoin. Mais dans le système du marché capitaliste
Capitaliste
Le capitalisme est un concept à la fois économique, sociologique et politique. Caractérisant un système s’appuyant la propriété privée des moyens de production, sa définition donne lieu à des variations et dans le temps, et en fonction des sensibilités politiques des personnes qui emploient le terme.
Toutefois, l’une de ses composantes de base est, via la recherche du profit, l’accumulation du capital, qu’elle s’accompagne de l’exploitation de l’homme par l’homme selon Karl Marx, ou qu’elle résulte de l’éthique des premiers entrepreneurs refusant le luxe et la consommation selon Max Weber.
, il faudrait les payer par REdistribution, c’est-à-dire avec des sommes prélevées sous forme de taxes et autres impôts. Et tout le monde sent bien que ce n’est plus possible, que la limite est atteinte. Par exemple, cela fera bientôt vingt ans que James Tobin a proposé une taxe de 0,1 % sur les opérations de change, ce qui aurait eu l’avantage également de freiner les opérations purement spéculatives, mais ce genre de mesure n’est pas passé. Il ne peut pas passer parce qu’il est en contradiction avec les bases du système. C’est donc le système lui-même qu’il faut changer, changer la règle du jeu. Or cela fait peur.
Voici le témoignage d’Annie Berger [11], présidente de l’Agence de développement des services de proximité (ADSP), et membre du Conseil économique et social de Basse-Normandie :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
A vous de juger
Une autre forme de manifestation de cette même peur relève de la politique de l’autruche : on refuse de voir, d’entendre, de lire.
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Travail salarié : deux données centrales
C’est avec une très grande joie que nous accueillons ici Jacques Robin, auteur de Changer d’ére [*], directeur de Transversales science / culture, animateur du groupe des dix et de la Maison Grenelle. Nous avons souvent parlé de lui, nous l’avons souvent cité, mais aujourd’hui il nous apporte sa contribution particuliére pour ce numéro spécial, qui traite d’un sujet qui est au cœur de ses réflexions.
L’article qui suit vient à point pour faire la liaison entre ces deux données centrales de notre temps : la fin d’un certain travail et la peur d’avoir la liberté de se consacrer à des activités nouvelles, déconnectées du souci de sa rentabilité financière :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
2045 selon Rifkin
Dans sa préface à la traduction du livre de Rifkin, Michel Rocard « trouve redoutable l’idée que les activités du tiers secteur puissent non seulement se développer hors du marché, mais s’y substituer ». Il craint que, pour financer le tiers secteur, les prélèvements sur la production automatisée ne nuisent au dynamisme du système productif lui-même. Il est favorable au partage de la richesse mais « les conditions dans lesquelles doit être fait ce partage doivent être telles qu’elles ne brisent pas la croissance ». Le drame est bien là. Comme le souligne Guy Roustang23 : « Tout se passe comme si hommes politiques, patronat et la plupart des syndicats, économistes, journalistes, refusaient de voir les vrais défis, en voulant se faire croire que demain le ciel pourrait s’éclaircir parce que les Français consommeraient davantage, parce qu’il y aurait reprise de la croissance, parce que la France exporterait encore plus qu’aujourd’hui, parce que la croissance du sud-est asiatique nous garantirait à nouveau des décennies de forte croissance... Autant dire, n’importe quoi, pourvu que cela évite les vrais choix.
On discute à perte de vue sur le type de carburant à mettre dans le moteur, alors que c’est la direction prise par le véhicule qui est en question. »
Rifkin insiste sur les deux points de vue qui s’opposent. Celui des dirigeants politiques et de la plupart des économistes qui veulent faire croire que les innovations technologiques vont engendrer la croissance, une demande renforcée de la part des consommateurs et de nouveaux marchés à l’échelle mondiale, et donc conduiront à plus de créations que de pertes d’emplois. Le sien est au contraire que ces progrès technologiques permettent d’assurer la production matérielle tout en éliminant des dizaines de millions de travailleurs mais :« étourdis par la profusion des thèses contradictoires, les dirigeants continuent à tergiverser ».
Et, en attendant, conclut-il,« Certains vivront de petits boulots, s’assurant un minimum de nourriture et un toit. D’autres se lanceront dans le vol et la petite délinquance. Le trafic des drogues et la prostitution enfleront, seule planche de salut de millions d’être humains valides exclus par une société qui n’aura ni besoin, ni désir de leur travail. Leurs appels à l’aide seront largement ignorés car les gouvernements resserreront les cordons de la bourse et transféreront leurs priorités budgétaires de la prévention sociale et de la création d’emplois vers le renforcement des forces de police et la construction de prisons plus nombreuses [...] Aussi longtemps que les gens continueront à s’identifier avant tout à l’économie de marché, les valeurs de croissance et de la consommation sans limite continueront de peser sur les comportements personnels. Les gens persisteront à se voir, d’abord et avant tout, comme des “consommateurs” de biens et de services... L’avenir dépend de la capacité qu’auront les gens laissés-pour-compte de prendre leurs propres affaires en main et de recréer des collectivités locales viables qui les protégeront des forces impersonnelles du marché mondial et d’autorités centrales de plus en plus faibles et incompétentes... La transition d’une société s’appuyant sur l’emploi de masse dans le secteur privé à une autre fondée sur l’adoption de critères non marchands dans l’organisation de la vie sociale exige un bouleversement de notre vision du monde ».
Il faut changer la règle du jeu. Rifkin est un des rares à en prendre conscience quand il écrit que les emplois utiles et même nécessaires sont ceux de la société “post-marchande”, mais sans pour autant parler clairement de l’après-marché capitaliste
Capitaliste
Le capitalisme est un concept à la fois économique, sociologique et politique. Caractérisant un système s’appuyant la propriété privée des moyens de production, sa définition donne lieu à des variations et dans le temps, et en fonction des sensibilités politiques des personnes qui emploient le terme.
Toutefois, l’une de ses composantes de base est, via la recherche du profit, l’accumulation du capital, qu’elle s’accompagne de l’exploitation de l’homme par l’homme selon Karl Marx, ou qu’elle résulte de l’éthique des premiers entrepreneurs refusant le luxe et la consommation selon Max Weber.
:
Jeremy Rifkin est économiste et président de la Foundation of Economics Trends (fondation pour l’étude des tendances économiques). Dans une interview donnée au journal UNTE Reader de Minneapolis, il prédit que dans cinquante ans, l’économie de marché aura quasiment disparu, pour le grand bonheur de tous. Car chacun se consacrera enfin à des activités sociales et personnelles :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
Médecines pour jambe de bois
Mais la société post-marchande... il faut l’inventer ! En imaginer l’organisation, le financement, etc. Et J.Rifkin ne le fait pas, c’est ce que dénonce Henri Muller, qui a fait de son livre l’analyse que voici :
Publication : décembre 1997
Mise en ligne : 2 décembre 2005
En route vers la libération
Pour terminer ce numéro spécial, quoi de mieux qu’une page d’anthologie ? Voici une des plus belles pages de Jacques Duboin elle est tirée de l’avant-propos de Libération [6] :

