L’argent étirable

par  G. de BASKERVILLE
Mise en ligne : 31 juillet 2008

Avec un groupe de spécialistes du marketing, nous venons de passer la semaine sur internet. Votre correspondant, qui a grandi sans air conditionné et sans internet, a eu du mal à suivre. Et quand l’un des intervenants a déclaré : « il faut comprendre la dynamique sémantique des moteurs de balayage », il n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait. Mais les autres participants hochant la tête avec approbation, il a pensé que ceci n’était qu’un de ces problèmes qui apparaissent quand on vieillit : on devient plus sage… mais au sujet de choses qui n’existent plus. Par exemple, lorsque la voiture met du temps à démarrer, on pense naturellement qu’il faut nettoyer le carburateur. Jusqu’à ce qu’on réalise qu’il n’y a plus de carburateur : les voitures aussi sont devenues électroniques !

La grande nouvelle de la semaine dernière c’était qu’aux États-Unis les prix de vente au détail ont grimpé de 1 % le mois dernier. Le double de ce qu’avaient prévu les économistes ! En mai déjà les prix avaient grimpé de 2,3 %. Et le New York Times annonce que l’augmentation des prix des matières premières ne montre « aucun signe de ralentissement ». Dans le Midwest des inondations aggravent la situation et font tant grimper le cours du maïs qu’il atteint de nouveaux sommets. Le Financial Times annonce que « les attentes d’inflation subissent une augmentation radicale » et le Beige Book de la Fed que l’économie est « généralement faible ».

Comment les consommateurs peuvent-ils continuer à dépenser ? Ils sont censés réduire leur train de vie… ou alors peut-être qu’ils dépensent leurs chèques de réduction d’impôts… ?

Il y a encore autre chose que la voiture qui est devenue électronique : c’est l’argent. Dans notre sagesse délabrée, nous nous méfions de ce nouvel argent électronique. L’ancien argent-papier était bien assez catastrophique : si on leur en donnait l’occasion, les Banques centrales en imprimaient… bien plus qu’elles n’auraient dû. Et très vite il y avait beaucoup plus de morceaux de papier que de choses qu’ils permettaient d’acheter. À présent, les autorités qui contrôlent l’argent n’ont même pas besoin de se salir les mains avec de l’encre. Elles peuvent créer de la monnaie de manière électronique et il n’y a, en fait, pas de limite à la quantité qu’elles peuvent créer puisqu’il leur suffit d’ajouter des zéros. Ajoutez-les électroniquement, il n’y a plus de limite !

Par contre, la richesse réelle, elle, elle ne se crée pas si facilement. Elle n’est pas électronique, elle ne se limite pas à des 0 et des 1, elle n’est pas … ces fantômes qui disparaissent à la première coupure de courant. La richesse réelle est physique, ce sont des choses que vous pouvez toucher, manger, conduire, habiter.

L’ennui c’est que la richesse réelle et “l’argent” sont liés. Les maisons, par exemple, sont de la richesse réelle. Mais en termes d’argent, leur valeur varie. Par exemple, au cours des dix années entre 1886 et 2006, le prix des maisons américaines a quasiment doublé. Bien entendu, il s’agit, dans l’ensemble, des mêmes maisons... peut-être un peu plus grandes, et avec quelques plans de travail supplémentaires, mais guère différentes sur le fond. Que s’est-il passé qui les a rendues plus précieuses ?

La vérité est qu’elles ne sont pas vraiment plus précieuses, elles sont juste plus chères. L’argent élastique des États-Unis s’est étiré de manière à les rendre plus coûteuses ! L’argent électronique est très flexible.

Et voilà que l’élastique est en train de revenir à sa position initiale.

Selon Case/Shiller, les prix des maisons ont chuté de 13 % depuis l’an dernier. Et un analyste de JP Morgan affirme qu’ils baisseront probablement de 30 % avant que tout se termine… en 2010. Selon lui, cela coûtera au secteur de la finance environ 1.000 milliards de dollars de pertes sur les titres adossés à des créances hypothécaires, et au pays tout entier 4.000 milliards de dollars de « perte d’accès aux capitaux ».

Ouille ! Le voilà bien le problème avec l’argent étirable : lorsque l’élastique claque, ça fait mal !

[ce texte est tiré d’un envoi signé “Guillaume de Baskerville”, qui joint deux adresses internet : http://lenairu.free.fr et http://inflation.free.fr].