La fin de quel travail ?

Publication : mars 2017
Mise en ligne : 18 mars 2017

Extraits du N°972 (décembre 1997) de La Grande Relève intitulé La Fin de Quel travail ?

« C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail et cette société ne sait plus rien des activités hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. » Hannah Arendt

La confusion travail-activité est devenue si fréquente qu’il est de plus en plus difficile de distinguer dans le discours des uns et des autres de quoi l’on parle.

Ce qui disparaît, c’est le travail salarié, correspondant à un emploi dans la production marchande en échange d’un salaire. Ce travail, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait même pas chez les grecs et les romains qui considéraient les activités issues de la nécessité, ou tâches laborieuses (artisanales, agricoles ou autres) comme dégradantes  : la finalité de l’être humain libre devait être l’activité éthique et l’activité politique.

Aussi longtemps que la signification de la mutation technologique informationnelle ne sera pas acceptée par les responsables, ni expliquée à l’opinion publique, l’avenir si riche pour tous qu’elle pourrait offrir sera barré ; et cela au nom de la défense d’une économie de marché incapable par nature de maîtriser toute situation d’abondance et de répartir des richesses qui ne cessent d’augmenter avec de moins en moins de labeur humain.

Il faut porter au compte des résistances au changement une autre donnée centrale  : la peur panique de la majorité des citoyens envers une vie privée des repères fournis par l’existence du travail salarié.

La grande peur d’une vie sans travail salarié

Les trois siècles qui précèdent ont axé sur le travail salarié le cœur du “lien social” : c’est en fonction d’un travail dans un emploi rémunéré que se dispense l’éducation dans la jeunesse, c’est lui qui par la graduation des revenus détermine les niveaux sociaux de la vie active, c’est lui qui permet le financement de la retraite dans la dernière partie de la vie.

Si d’autres modes de répartition des richesses (assurant à chacun la disposition des richesses matérielles nécessaires à une vie confortable) se dessinaient, une interrogation ne manquerait pas de surgir : qu’allons-nous faire de notre vie ? Keynes I’écrivait déjà en 1930  : « la lutte pour la subsistance nous paraît comme ayant toujours été jusqu’ici le problème primordial et le plus pressant de l’espèce humaine. Si le problème économique est résolu, l’humanité se trouvera donc privée de sa finalité traditionnelle... Pour la première fois depuis sa création, l’homme fera face à son véritable problème : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? ». Nous y sommes. Et c’est une grande peur qui surgit. Notre éducation, notre culture, ne nous ont pas préparés à une vie dans laquelle les activités collectives de production de biens matériels et de services ne seraient pas la partie centrale de nos actions ; nous n’avons pas appris à considérer le temps libre comme un bien en soi.