Vivre et mourir en Economie distributive

par  R. MARLIN
Publication : mai 1989
Mise en ligne : 14 mai 2009

Puisque lors de conversations privées ou de réunions publiques, nos interlocuteurs nous demandent souvent comment les gros achats : véhicules, habitations, etc... et les successions se dérouleraient en économie distributive, pourquoi ne pas évoquer ces questions ?

Prévisions

Tout d’abord le cadre de cet article et même celui du journal ne sont pas suffisants, bien entendu, pour traiter au fond de tous les aspects de ce sujet. Nous nous bornerons donc ici à tracer quelques lignes générales renvoyant le lecteur aux ouvrages de Jacques Duboin et aux « Affranchis de l’an 2000 » qui lui en apprendront beaucoup plus sur nos conceptions.

Restons également circonspects dans nos projections vers l’avenir. Trop de « futurologues » se déconsidèrent. Nous ignorons quand et où, mais surtout dans quel contexte socio-économique le nouveau système finira par s’imposer. Au risque de choquer les inconditionnels, reconnaissons même que la puissance et l’extraordinaire vitalité du régime capitaliste laissent peu de pouvoir de persuasion à ceux qui, en stigmatisent les tares et surtout à ceux qui proposent les moyens d’en changer et de construire d’autres institutions mieux adaptées. Nous avons conscience d’être à contre-courant de la pensée économique dominante actuelle.
Demeurons lucides. L’économie distributive ne se réalisera ni ce mois-ci, ni l’année prochaine, et surtout pas du jour au lendemain. Nous ne savons pas dans quelles circonstances. Comment alors décrire dans tous leurs détails les modalités à envisager ? L’exemple du demisiècle passé où les projets « distributistes » passèrent du dirigisme d’Elysée Reybaud par exemple (1) à l’autogestion de Marie-Louise Duboin nous conduit à cette prudence que d’aucuns trouveront excessive.

Remarquons toutefois que l’essentiel de nos thèmes résiste fort bien à l’épreuve du temps puisqu’elles demeurent compatibles avec les nouvelles idées sur la vie publique. Nos principes de base pourraient également recevoir leur application aussi bien dans une organisation fédéraliste et coopérativiste soutenue par exemple par Pierre Herdner que dans une structure fédéraliste proud’honnienne envisagée par Alexandre Marc, en fait dans toute société socialiste. Le socialisme étant caractérisé par la propriété collective, mais pas étatique, des moyens de production, de recherche et d’information de masse.

Principes et moyens

Notre idée fondamentale réside surement dans la nécessaire adéquation entre les productions possibles de toutes natures et les revenus disponibles permettant à tous de les acquérir. De là résulte la trilogie distributive  : monnaie, service social, revenu social qui caractérise notre thèse.

Il ne fait aucun doute que, dans la phase ultime, l’égalité économique devra être instaurée. C’est le principe de l’égalité de 1789 élargi au domaine de l’économie. Cet idéal étant fixé ne devra jamais être perdu de vue. Mais si, dans les périodes transitoires, il s’avère nécessaire de prévoir des revenus différenciés ou hiérarchisés en fonction du travail fourni et des services rendus, je ne pense pas que ces distorsions provisoires puissent être refusées systématiquement. Là comme dans d’autres domaines de notre cheminement vers l’économie des besoins, distinguons toujours les étapes nécessaires et le but final vers lequel il convient de tendre.
Toutes les décisions à prendre seront évidemment placées sous le signe de la démocratie. Pour cela, il convient de présenter des conceptions audacieuses certes, mais pas inutilement choquantes puisque destinées à satisfaire la plus grande majorité. Aucune progression ne saurait être prévue qui ne soit à tout moment acceptée et même désirée par les citoyens concernés. C’est l’ignorance ou l’abandon de ce précepte qui a conduit aux pires excès sanglants des révolutions françaises et soviétiques. Plutôt renoncer à une réforme que la réaliser sous la contrainte ou la répression. Méfiance envers les prophètes du chambardement dans l’enthousiasme des réunions groupusculaires.
L’intransigeance est peut-être plus satisfaisante pour certains esprits dont le souci principal est de briller en bouleversant et en étonnant.. Les grands idéaux sont certainement plus mobilisateurs et plus grandiloquents mais souplesse, réalisme et pragmatisme permettent de progresser autant et sans dégâts.

Ces précautions établies, ces principes choisis, ces moyens définis, essayons de les appliquer à quelques opérations courantes de la vie pratique dans le nouveau système.

Et d’abord, demandons-nous si la propriété individuelle devra subsister, pour répondre : oui, encore longtemps. Dans les grandes entreprises, ce sera la direction collégiale que nous avons déjà définie. Pour les autres moyennes et petites, l’autogestion ou la coopération, la participation et la communication seront de règle. Mais la propriété ou la copropriété de la maison ou de l’appartement individuel et familial resteront possibles pour qui continuera à le désirer.

Gros achats

Le revenu social maximal permettra d’y pourvoir. Comme la monnaie distributive s’annule au premier transfert, elle ne donne pas lieu au prêt à intérêts. Elle permet néanmoins toutes les formules possibles et très diverses d’achats ou de locations. Etant entendu que seules les collectivités autogérées pourront donner à louer. Sinon achats échelonnés, locations-ventes, leasings, etc... resteront accessibles, au moins en

période transitoire, pour ce qui concerne les biens propres : habitation principale et son équipement, mobilier, vêtements, outillage personnel, véhicules divers, etc...
Des idées nouvelles telles que location par paiement sur le prix du carburant, mise à disposition gratuite de véhicules par les collectivités territoriales ou les entreprises avec gestion par ordinateur et minitel, prêt gratuit d’outillage, etc... pourront être essayés.

La marche vers l’égalité économique devrait conduire à privilégier d’abord les formules de gratuité, ensuite celles de location, sur la propriété individuelle qui ne serait qu’une subsistance du régime actuel appelée à se réduire progressivement.

Tout cela reste en accord avec le système général de production et de fixation du niveau de revenu qui en est la conséquence. L’exercice « budgétaire » pourrait être d’une durée à étudier en fonction des impératifs des entreprises agricoles et industrielles. En vue de faciliter une prévision moins contraignante qu’actuellement, il serait porté à deux ou trois ans par exemple, ce qui entrainerait à fixer la fin de validité de la monnaie à la même période. Les gros achats nécessiteront le report des sommes correspondantes sur deux ou plusieurs budgets. Le plan de production devra évidemment en tenir compte. La préférence pour la gratuité et la location devra être rapidement effective afin d’éviter cette entorse au principe d’extinction de la monnaie en fin d’exercice.
Une autre solution plus novatrice pourrait consister en. un plan « glissant  » combiné avec une monnaie qui ne s’éteindrait qu’à l’achat, mais ne serait pas limitée dans sa durée. C’est un dispositif qui, en ce qui concerne la production, est déjà utilisé dans certaines entreprises.

En économie distributive, il faudrait apprécier si la tendance à économiser, devenue pourtant inutile ne serait pas favorisée, entrainant des difficultés d’adaptation de l’appareil productif.

Ainsi qu’il est indiqué dans les documents cités, les prix seront formés suivant trois éléments : 1. le coût de la matière première, 2. celui de l’énergie et de la main-d’oeuvre employées pour la fabrication, 3. un coefficient de rareté sur les achats ou services non encore abondants. La diversité extraordinaire des besoins et des désirs de chacun pourra donc s’exercer sur le choix d’une automobile, d’un appartement ou d’une maison dans la seule limite des possibilités écologiques et physiques de la production d’ensemble. Les résidences de prestige, les propriétés immenses et les châteaux dont le coût excèderait le revenu de leurs détenteurs actuels devront être partagés. Il en est d’ailleurs déjà ainsi car ,la plupart de ces habitations trop onéreuses à la succession et à l’entretien doivent être le plus souvent vendues. Elles seront cédées comme à présent à des collectivités ou transformées en centres de réunions et de séminaires ou bien encore tomberont entre les mains de l’état et des provinces en ce qui concerne les demeures à caractère historique. Cette tendance ne pourrait de toutes façons que s’accentuer ; l’égalité y trouvera son compte. Les héritages faciliteront l’évolution.

Héritages

Lors d’un décès, les héritiers, en particulier les enfants, entreront en possession des biens meubles personnels du défunt. Ils auront une priorité sur sa résidence. S’ils désirent l’occuper, ils devront, soit la louer, soit la racheter à la collectivité ainsi qu’ils feraient pour une autre habitation. De cette façon, les profondes inégalités résultant actuellement des situations acquises et des transmissions familiales prendront fin. Il ne sera d’ailleurs plus nécessaire d’assurer une succession en faveur de ses enfants puisque ceux-ci, depuis la naissance, seront crédités de leur revenu social personnel qui permettra de vivre largement et confortablement. S’il n’y a pas d’héritiers en ligne directe, la priorité se transformera en simple option en faveur des parents proches qui devront eux aussi acheter, s’ils le désirent.
Ainsi qu’il est expliqué plus haut, les entreprises de fabrication ou de distribution seront gérées au niveau de la collectivité nationale ou territoriale intéressée, éventuellement sous une forme coopérative ou en tous cas en autogestion.
La propriété privée étant exclue de ce domaine, la question de l’héritage ne se posera pas... et un fils incompétent ne pourra pas succéder à un père doué sous le prétexte de la filiation naturelle.

Certains lecteurs estimeront que les dispositions décrites dans cet article sont utopiques ou trop progressistes, d’autres les trouveront trop prudentes et timorées. C’est avec la conviction que de la confrontation des avis résulte le progrès de la pensée que nous recevrons et éventuellement publierons leurs réflexions notamment sur les sujets abordés ici. Nous pensons que les positions prises sont équilibrées, nécessaires pour permettre l’adaptation du système économique aux progrès techniques, mais pas inutilement démagogiques et provocatrices. C’est au lecteur d’en juger. Nous y reviendrons s’il le souhaite et ainsi un dialogue fécond pourrait s’engager...

(1) « L’économie qu’il nous faut » (1946)