Encore le problème des matières premières

par  J. DUBOIN
Publication : 24 février 1939
Mise en ligne : 2 juin 2007

  Sommaire  

J’Y reviens et je m’en excuse : mais c’est parce qu’il n’est pas encore résolu. Et si quelqu’un déclare que cela ne l’intéresse pas, je lui demande si la guerre l’intéresse ? Car si, l’un de ces jours, la planète est en feu parce qu’on utilisera les armements qu’on fabrique à raison de 750 milliards par an, je parie notre déficit budgétaire contre un sou qu’on dira aux rescapés  : c’est parce qu’on n’avait pas réglé le problème des matières premières

 

LE régler est donc une question de vie ou de mort, même pour ceux que le problème ne passionne pas parce qu’ils ne le comprennent pas.

Alors je voudrais dire deux mots des projets de règlement qui surgissent de côté et d’autre.

Dans la « République », Emile Roche demande la convocation d’une conférence internationale. C’est placer la charrue avant es boeufs, car que diront les gouvernements à leurs délégués ?

Charles Rist conseille de revenir aux échanges internationaux. C’est dire à un cul-de-jatte de sauter l’obstacle. Si les échanges internationaux étaient possibles, le problème des matières premières ne se poserait pas.

Elbel, Albert Bayet, Delaisi penchent pour le troc agrémenté de règlements où interviennent des organismes financiers existants ou à créer. Hélas, le troc n’est possible que dans des cas exceptionnels, car, si l’on veut bien y réfléchir, le commerce international a toujours revêtu, en fait, la forme du troc et c’est le solde de la balance commerciale qui se réglait en espèces. Si le troc était possible, le Dr Schacht serait encore en fonction, car il savait le pratiquer mieux que personne. Voulez-vous un exemple qui fait saisir la difficulté du troc ?

Mettons-nous à la place des Allemands chez qui le problème des matières premières est peut-être plus angoissant que partout ailleurs, car il n’y a que les serins de l’économie politique pour plaisanter les Allemands de se contenter de l’ersatz pour combler le vide de leurs matières premières. Croit-on que c’est pour leur plaisir que les Allemands se privent de beurre, de viande et mangent un pain grossier ? C’est pour leur plaisir qu’ils fabriquent du caoutchouc et de l’essence synthétiques ?

On m’objectera que s’ils faisaient moins de canons, ils auraient plus de beurre. Mais cet argument est un simple enfantillage. Les Allemands fabriquent des canons pour la même raison que tous les autres peuples : uniquement pour lutter contre le chômage

Sans les armements, les Allemands auraient 7 millions de chômeurs. Or, comme les dirigeants allemands ne veulent pas de réformes de structure, ils continuent à fabriquer du matériel de guerre qui occupe les hornnies et permet de ranimer un peu toute l’économie.

En réalité, l’Allemagne ne peut acheter les matières premières qui lui manquent, parce qu’elle ne possède pas de devises étrangères. Elle ne peut pas acheter de la laine à l’Argentine en lui donnant des marks. Les Argentins ne cèdent leur laine que contre des pesos. Or, comment se procurer des pesos si l’Allemagne ne vend pas quelques chose à l’Argentine ? Et l’Argentine fabrique elle-même ce que l’Allemagne serait si heureuse de lui vendre. Résultat : l’Allemagne ne vend pas quelque chose à l’Argentine, et l’Argentine garde sa laine dont elle n’a que faire.

Arrivons au troc. Il est infiniment plus difficile que l’achat et la vente. En effet, il faut trouver une contre-partie désirant précisément ce que vous offrez et capable de vous donner ce dont vous avez besoin. C’est presque toujours la quadrature du cercle.

Ainsi l’Allemagne avait, hier, besoin de 800.000 quintaux de blé. Au même moment l’Office du blé en France cherchait à se débarrasser d’environ vingt millions de quintaux prétendus excédentaires parce qu’on n’avait pas pu les vendre chez nous. Comment réaliser le troc ? En acceptant de recevoir gratuitement de l’Allemagne des machines ou de l’armement ? Mais le gouvernement français ne pouvait accepter des machines car il eût été obligé de les revendre en France. Vous entendez d’ici les protestations indignées et légitimes des constructeurs français obligés de licencier leur personnel devant la concurrence ! Quant à accepter de l’armement, on n’y est pas encore tout à fait décidé.

Alors le troc était impossible. L’Allemagne chercha ailleurs et découvrit la Roumanie. C’est le seul pays qui voulait bien accepter des produits manufacturés en contre-partie de son excédent de céréales.

 

MAIS la Roumanie à s’équipe son tour comme le font tous les pays du monde. Et qui les équipe ? Ce sont les pays industrialisés qui fournissent n’importe quel outillage pour se procurer les matières premières qui leur manquent. On voit que, de jour en jour, le problème devient de plus en plus insoluble par les voies du commerce international et par la voie du troc pur et simple. On voit aussi que les pays neufs s’outillent à toute allure et à des conditions de bon marché vraiment inespérées.

 

DEUX mots encore sur les matières premières elles-mêmes que la nature a réparties dans le monde sans se soucier des frontières politiques que les hommes ont tracées sur les cartes. Bien entendu, je parle des matières premières telles qu’elles sont exploitées aujourd’hui, c’est-à-dire en vue d’une vente devant procurer un profit. Les quantités que l’on sort sont de plus en plus réduites, car c’est la politique de restriction des trusts internationaux et des ententes industrielles qui l’exige.

La houille que consomme le monde entier est extraite pour un tiers du territoire des Etats-Unis. L’Empire britannique s’adjuge encore un quart de la production mondiale. Vous voyez ce qui reste pour les autres pays de la planète.

Pour le pétrole, c’est pire encore. 60 % de la production mondiale sortent des puits des Etats-Unis. Et cependant le pétrole est d’une consommation obligatoire partout où il y a des moteurs automobiles.

Le plomb est extrait pour 43 % de l’Empire britannique, et pour 20 % des Etats-Unis.

L’étain vient des Etats-Unis pour 42 %, et des Pays-Bas pour 16 %. La France sort de son sol 1 % de la production mondiale.

Le caoutchouc provient de l’Empire britannique pour 60 %. Les Pays-Bas viennent ensuite avec 37 %. Vous voyez la portion congrue à laquelle est condamné le reste du monde.

Les arachides proviennent pour 62 % de l’Empire britannique. Ensuite vient la France avec 14 %.

Pour le blé, le coton, le café, le seigle, la viande, le vin, nous savons qu’on détruit des stocks un peu partout dans le monde.

 

QUAND on considère que les Etats-Unis viennent en tête pour la production de presque toutes les matières premières, doit-on s’étonner si presque tout l’or du monde prend le chemin des Etats-Unis ? L’or va prendre la place des matières premières, et les pays qui manquent de matières premières, comme l’Allemagne, n’ont plus d’or du tout.

Et si l’on redistribuait l’or, comme quelques économistes attardés le proposent, tout l’or distribué reprendrait à nouveau le chemin des Etats-Unis, car il servirait à acheter des matières premières,

 

CE n’est pas l’or qu’il faut distribuer, ce sont les matières premières elles-mêmes. A cet égard, je ne retraiterai pas le sujet qui a été déjà étudié ici même plusieurs fois.

Je mets simplement en garde contre les planistes qui ne tarderont guère à apporter à cette question toute la confusion dont ils sont capables.

Et aux gens qui nous regardent comme des phénomènes ou des hurluberlus nous répondons ceci : en vertu de quelle loi naturelle ou divine (à votre choix) les hommes seraient-ils condamnés à ne distribuer à leurs voisins que des obus et des gaz asphyxiants ? La mort, toujours la mort, et jamais la vie ?

Pourquoi ne consacre-t-on pas les 750 milliards annuels à fournir des matières premières à ceux qui n’en ont pas ?

Mais c’est tout le procès du régime que nous faisons là, et cela nous amène aux réformes de structure dont nos adversaires ne veulent pas.

Heureusement qu’on ne demande pas à tout le monde son avis.