Sport-spectacle

par  R. MARLIN
Publication : décembre 1990
Mise en ligne : 17 décembre 2008

Nous avons vu, dans la première partie de cet article, le rôle éducatif du sport. La compétition, inséparable du haut niveau, donne quelquefois lieu à des dérèglements qui viennent entâcher la pureté souhaitable du message.

LA TRICHERIE

Elle consiste, bien évidemment, à rechercher les moyens extra-réglementaires de l’emporter. La lutte est continuelle entre le règlement et les tricheurs comme entre la loi et les délinquants. Dans ce domaine, l’imagination n’a pas de limite. L’une des méthodes les plus simples consiste à se concilier la faveur de l’adversaire, il y en a toujours un ou plusieurs, ou bien de l’arbitre, il y en a souvent.

Payer le joueur de l’équipe adverse, le soudoyer par des cadeaux ou des promesses est chose facile. Le footballeur italien Paolo Rossi, l’une des vedettes de la Coupe du Monde 1978, fut accusé, avec plusieurs autres joueurs, d’avoir été rétribué pour faire perdre son équipe de façon à favoriser des joueurs au Toto-calcio (1). Le scandale fit grand bruit, puis s’apaisa...

En tennis, certaines parties tiennent à très peu de choses. Un seul point peut faire basculer le gain d’un match. C’est d’ailleurs là l’intérêt du jeu. Le suspense est quelquefois très fort. II survient alors de véritables petits drames à rebondissements plus excitants que des pièces de théâtre ou des films de cinéma. Des tennismen sont réputés pour jouer de leur action psychologique auprès des arbitres, sinon de leurs adversaires. Les colères vraies ou simulés de John Mac Enroe lui ont valu à différentes reprises des points de pénalité ou des amendes importantes. Sont-elles destinées à se motiver, à déstabiliser l’autre ou à influencer le juge ? Lui seul pourrait le dire. Son irrascibilité et son comportement de gosse trop gâté lui ont attiré, dans le passé, l’hostilité des foules. Depuis son retour au premier plan, il a retrouvé une meilleure popularité. Il est vrai que son comportement s’est amélioré. Et puis ses coups sont tellement imprévisibles ou admirables ! Versatilité des foules.. Quoiqu’il en soit, certaines balles sont difficiles à juger d’autant plus que la définition d’une balle bonne ou mauvaise manque de précision (2).

L’ARBITRE

L’honneur national mal compris ou exacerbé mène à des injustices flagrantes. Le Tournoi des Cinq Nations (3) de rugby est, chaque hiver, l’occasion de matches homériques. L’équipe de France a été admise dans ce tournoi par exception. Elle n’a jamais été considérée, moralement, comme l’égale des nations britanniques. Ainsi, aucun juge français n’ayant jamais arbitré, c’est normal, un match avec participation française, c’est un "neutre" qui officie

anglais, écossais, irlandais ou gallois suivant le cas. II est manifeste que bien qu’appliquant, en principe, les mêmes règles, les arbitres britanniques ont une tendance puissante à ne voir les fautes que des Français et cette tendance augmente, notamment près de la ligne de but, en cas de match indécis et dans les derniers instants de la partie. Tout le monde le sait, mais personne ne cherche à y remédier. La solution est simple : les arbitres ne seraient ni français, ni anglo-saxons.. Mais le privilège des "inventeurs" du jeu cesserait, ce qui leur ferait beaucoup de peine et les dirigeants français ne veulent surtout pas insister ; ce serait de mauvais goût et puis de tels intérêts communs sont en jeu.

Terminons ces quelques exemples de triche, non limitatifs, par des mains au football : main en demi-finale de la Coupe d’Europe des clubs champions qui empêche l’Olympique de Marseille d’accéder à la finale de 1990 au lieu du Benfica de Lisbonne. Mains de l’une des idoles internationales, Diego Maradona : la première qui lui permet de marquer un but au cours de la Coupe du Monde en 1982 au Mexique, la seconde qui arrête un tir allant droit dans les filets argentins au cours du match Argentine-URSS, le 13 juin 1990, lors de la dernière Coupe du Monde en Italie. Dans les trois cas, l’arbitre n’a rien vu alors que presque tous les spectateurs s’en sont aperçus. Etrange cécité qui peut donner lieu à toutes les suppositions... II est vrai qu’au regard des sommes fabuleuses que touchent certains joueurs, les arbitres ne reçoivent que des défraiements et des indemnités de misère. La renommée universelle de Maradona dissuade

les arbitres de siffler contre lui. Les attaquants bénéficient du préjugé favorable, ce qui peut se concevoir, mais par contre les "plongeons volontaires" de l’idole sont monnaie courante. Au basket-ball, une faute serait sifflée contre lui, cela s’appelle "passage en force". L’Argentin n’est pas le seul à agir de la sorte ; il y a longtemps que des joueurs s’effondrent plus ou moins volontairement dans la surface de réparation adverse. Un adversaire qui part seul vers le but est abattu sans pitié du moment que la pénalité suprême n’est pas à redouter. Des méthodes diverses sont utilisées pour gagner du temps lorsque son équipe gagne...L’arbitre s’y laisse quelquefois prendre, alors pourquoi ne pas tenter la chose, surtout dans les cas difficiles  ? Une bonne sanction allant jusqu’à l’expulsion du terrain s’imposerait alors...

Les referees avaient reçu des consignes de sévérité pour la dernière Coupe du Monde. Ils les ont appliquées, avec plus ou moins de rigueur, selon les équipes et les parties et pas toujours à bon escient.

Ayant une peur-justifiée-des spectateurs, beaucoup arbitrent "à la maison", favorisant inconsidérément l’équipe qui reçoit sur son terrain. Les abus sont fréquents... Et puis les juges ne sont pas infaillibles. Au tennis, il y a neuf arbitres ; pourquoi le football n’en utilise-t-il que trois ? Pathétiquement seul à décider, cet homme a besoin d’aide. II faudrait mettre à sa disposition pour les grandes rencontres tous les moyens techniques actuels, ralentis télévisés par exemple. II ne se trouverait plus, ainsi, en infériorité par rapport aux téléspectateurs.Des expériences en ce sens vont avoir lieu bientot ; très tard...

LE DOPAGE

Le dopage utilise des drogues naturelles ou chimiques de plus en plus perfectionnées. Faute de pouvoir les déceler ,voir toujours la lutte entre la loi et les délinquants ,- la tentation de les accepter est réelle. Après tout, les utilisateurs sont majeurs et libres de leur choix. Mais ce serait renoncer à la valeur éducative du sport et surtout transformer la confrontation physique en une compétition entre chimistes. II faut reconnaitre toutefois que certains procédés comme l’oxygénation externe du sang sont pratiquement indécelables...

Les succès massifs des athlètes d’Allemagne de l’Est dans les Olympiades et les championnats du monde d’aprèsguerre les ont fait suspecter d’emploi de dopages ou au moins de méthodes irrégulières (conditionnement - anabolisants en période de préparation etc). En fait, les contrôles étant inopinés et faits au hasard, ces sportifs-là n’ont pas été convaincus beaucoup plus que les autres d’avoir enfreint les règlements. Même l’ouverture à l’Ouest n’a pas apporté, jusqu’à présent, de preuves manifestes, sauf des témoignages parfois suspects, au moins, intéressés.

Les sports individuels sont propices à l’emploi des drogues. En 1980, Y Noah affirme : "Des mecs chargés, j’en vois dans fous les tournois" (4). II doute de B. Borg et déclare que Pecci n’a pas remporté "Roland Garros" une fois, puis disparu des classements sans raison. Depuis, ayant gagné lui-même le célèbre tournoi, en 1983, il se tait et continue sa carrière lucrative, mais descendante. Le 13 juillet 1967, l’Anglais.T. Simpson s’écroule dans le mont Ventoux, lors du Tour de France cycliste. Officiellement victime-d’un collapsus cardiaque. En fait, tout le monde sait qu’il a succombé à un dépassement exagéré de ses capacités dû à l’absorption d’amphétamines. C’est le scandale, vite étouffé. Le Tour met en jeu des sommes énormes. L. Fignon est luimême convaincu de dopage. II n’en poursuit pas moins son activité. Pire, le Canadien Ben Johnson, vainqueur de la plus lumineuse des courses à pied : le 100 mètres, au cours des Jeux Olympiques de Séoul, en 1988, est déclassé et suspendu après un contrôle positif. II vient d’être réintégré par le Comité Olympique canadien et va probablement participer aux Jeux de Barcelone en 1992, malgré l’opposition de plusieurs de ses pairs. En fait, sa masse musculaire énorme a été constituée à vie grâce aux produits interdits. Mais il semble bien que ce soit le nationalisme qui ait joué dans cette décision inadmissible ; les Canadiens capables d’apporter des médailles à leur pays sont si rares...

LA VIOLENCE

S’ils sont évidemment protégés, en grande partie, mais pas entièrement, du dopage, les sports collectifs sont entâchés par la montée de la violence d’ailleurs générale dans nos sociétés. Banalisée, mais aussi mise en évidence par la télévision, elle est détestable dans toutes ses manifestations et, comme les autres formes de tricherie, insuffisamment sanctionnée.

La violence se manisfeste d’abord sur le terrain. II faut défier, intimider, puis détruire l’adversaire pour le battre. Dans un article déjà cité de Transversales Science et Culture (5), il est fait état de la fameuse agression du Néerlandais Gilhaus contre J. Tigana, lors du match de football Bordeaux-Eindhoven du 2 mars 1988. Après la rencontre, Koeman, coéquipier de Gilhaus, déclara froidement que tous ses partenaires avaient félicité l’auteur du coup qui élimina le meneur de jeu bordelais. Koeman a expliqué que de tels actes étaient nécessaires pour être compétitif au plus haut niveau. L’arbitre s’était contenté de donner un carton jaune à Gilhaus, sans l’exclure du terrain, ce que son geste méritait pourtant, et qui aurait rétabli l’équilibre. La seule sanction fut une amende de 30.000 F infligée à .... Koeman par les dirigeants de son club ; probablement pour excès de franchise. Au rugby, comme au football, la violence est endémique. Ce qu’il faut aussi éviter, c’est l’exclusion. Les rugbymen français se montrent souvent naïfs et donnent des coups devant les arbitres britanniques, ce qui est suicidaire. Les avants Garuet et Carminati en ont fait de récentes expériences. En ce qui concerne le second, il se savait pourtant surveillé à cause de sa mauvaise réputation en Angleterre, et l’on disait partout avant le match qu’il risquait l’éviction...

C’est également dans les tribunes et hors du stade que la brutalité se développe. Au stade du Heysel, à Bruxelles, 39 morts, 600 blessés, le 29 mai 1985 ; à Sheffield, en Angleterre, 95 morts, 170 blessés, le 15 avril 1989 ; c’est l’hécatombe. En plus des hooligans et autres skinheads, la disposition matérielle des stades est en cause. Beaucoup trop de tribunes offrent des places debout mat protégées de la poussée que les spectateurs du haut exercent forcément sur ceux du bas. C’est le risque d’une véritable avalanche de corps qui déferle, avec les mêmes conséquences qu’en montagne. Des barres d’appui solides et, mieux, des places assises suffiraient à éviter de telles catastrophes. Mais évidemment le nombre des places offertes serait moins important. Les recettes diminueraient et les investissements augmenteraien. Quant aux déchaînements des hommes, il s’agit d’un phénomène qui n’est pas spécifique au sport et qui ne l’affecte que parce qu’il est l’occasion de rassemblements de foules excitées par les enjeux. Les Romains -panem et circences - savaient déjà que le spectacle est un dérivatif précieux pour les dirigeants et qu’il peut aller jusqu’à la mort.

Les militaires ont, au début du siècle, surtout en France, accaparé la pratique sportive (6). Les pacifistes se sont bien rattrapés depuis. Un bon match international, même viril, est ,de loin , préférable à une guerre.

Nous ne pouvons pas ici nous livrer à une étude approfondie de cette question. Les personnes intéressées trouveront dans les numéros 3 et 4 de Transversales Science/Culture déjà cité, une analyse psychologique de la brutalité, notamment en rapport avec le sport.

L’ARGENT

Le fric et les combinaisons ont tué ou presque la boxe et le cyclisme professionnels, au moins en France. Le football, plus solide, est envahi par les affaires et les polémiques. B. Tapie, C. Bez, R. Courbis, R. Rocher, etc... ont été ou sont, plus ou moins volontairement, au centre d’accusations et de contre-accusations qui retiennent l’attention des journaux spécialisés et des médias en général. Beaucoup de clubs sont dans l’impasse malgré le soutien des municipalités qui en font des porte-drapeaux régionaux. Depuis la fameuse "épopée des verts", tout le monde connait Saint-Etienne en France, en Europe, et dans le monde entier. Le déficit des clubs de première division serait de 300 MF. L’équipe de Mulhouse aurait coûté 20 MF à la ville en 1989, soit 117 F par habitant. Le coût était de 111 F. pour les Cannois, 39,50 F. pour les Bordelais, 8 F. pour les Parisiens, etc... (7) même ceux qui n’aiment pas ou détestent le ballon rond.

La revue Economie et Humanisme (8) a publié une étude de J-F Bourg intitulée `1e marché du travail des footballeurs dualisme et rapport salaria’ émaillée d’une quantité de renseignements statistiques. Par exemple, 20 à 30 joueurs de division 1 ne trouvent pas d’emploi chaque saison, 60 à 80 sont obligés de se déqualifier dans les divisions inférieures. Pourtant, on le sait, les grandes équipes : l’Olympique de Marseille, les Girondins de Bordeaux, le ParisSaintGermain recrutent en excès les meilleurs joueurs. Ils le font non pour leurs besoins propres, mais pour affaiblir les autres. Ainsi, des "internationaux" restent sur le banc des remplaçants ou ne jouent que quelques minutes par match, tout en touchant des salaires confortables. II est vrai qu’au football comme ailleurs, l’important n’est pas d’être riche, mais c’est surtout que les autres soient pauvres.Un joueur anonyme peut gagner 100.000 F. par an alors que le plus payé Luis Fernandez touchait, à l’époque, 8,4 MF, soit un rapport de 1 à 84. II est d’ailleurs signalé que sur les 5000 Français gagnant plus de un MF par an, 150 étaient des sportifs, dont 100 des footballeurs. On apprend ,dans cet article, que la firme Matra a injecté 700 MF dans les caisses de son équipe. Lorsque l’on sait que le "MatraRacing" a été relégué en seconde division et en est mort, à l’issue de la saison 1988-1989, l’on mesure quel gaspillage résulte de l’entrée de ce sport dans l’économie marchande et combien la gestion de telles affaires est aussi énorme que fantaisiste.

Le sport pourrait prétendre être une magnifique école de volonté, de persévérance et de solidarité. Dans sa forme de masse qui reste désintéressée, il l’est encore,chez plus de cent mille dirigeants aussi admirables que bénévoles et chez des millions de pratiquants. Son passage, inéluctable dans ce régime, à un sport-spectacle, un sport-domination et un sportargent en fait la pire vitrine offerte à la jeunesse.

Pour redresser cette situation, les sanctions internes aux fédérations ou externes, c’est-àdire judiciaires, sont insuffisantes. C’est le profit qui compte. Seule la désaffection du public, comme il l’a déjà fait pour certaines spécialités, montrera que l’opinion n’est pas dupe.

L’économie que nous proposons serait évidemment de nature à faire disparaître les excès les plus honteux que nous avons dénoncés ici et le sport redeviendrait ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une somptueuse manifestation de la joie de vivre.


(1) Loto sportif du football en Italie

(2) Que veut dire, par exemple, exactement, l’expression "pleine ligne" employée par les commentateurs ?

(3) Angleterre, Ecosse, France, Irlande, Pays de Galles

(4) Le Monde du 29 août 1980

(5) N° 3. Voir G.R.n° 894

(6) Ils cherchent à le faire de nouveau, en particulier à travers le protocole Défense- Education Nationale signé le 25 janvier 1989 entre MM. Chevènement et Jospin. Protocole dénoncé par nos amis de l’Union Pacifiste

(7) Chiffres de "Que choisir ?"

(8) Novembre-décembre 1989. Une bibliographie fournie permet de constater combien les chercheurs s’intéressent maintenant aux aspects économico-financiers du sport.