“Faut-il encore faire la révolution ?”

Publication : octobre 1991
Mise en ligne : 19 avril 2008

Ecoutons quelques personnalités, interrogées par l’EDJ, répondre à la question :

Daniel Cohn-Bendit, “Tête et coeur de mai 68” :

“Alors, avons-nous besoin d’une révolution ? Non. De révolutions ? Oui.

Dans l’imaginaire collectif d’antan, la révolution simplifiait le réel pour (soi-disant) le transformer. Les révolutions, au contraire, doivent reconnaitre la complexité du réel pour le transformer réellement ; non pour des lendemains qui ne chanteront jamais, mais à cause d’un aujourd’hui qui ne veut plus étouffer sous le discours hypocrite de la politique régnante”.

Philippe Herzog, économiste, membre du B.P. du P.C. :

“Je suis pour ! Non pour “la” révolution mythique, mais pour une révolution originale, pacifique, autogestionnaire ; pour une société qui dépasse le capitalisme. Il y a des acquis, comme le marché, qu’il faut garder.

... Pour cette révolution, il ne faut pas imiter les modèles du passé. La chute du socialisme étatiste à l’Est nous débarrasse de l’illusion d’abolir le capitalisme par voie d’Etat. Construisons plutôt une société mixte de transition à l’intérieur du capitalisme, un chantier pour son dépassement graduel”.

Alain Minc, financier et écrivain politique :

“Occident : la seule voie révolutionnaire est ... le réformisme ! Malheureusement, il est en panne. Les socialistes ont cru à la révolution quand elle n’avait aucun sens ; aujourd’hui, ils calent devant les réformes.

On a mis soixante-dix ans à comprendre que le marché est l’état de nature de la société. Pas de système alternatif. Impossible d’inventer une économie de marché sans capitalisme. Mais le capitalisme, parce que c’est la vie, exige des réformes”.

Bernard-Henri Lévy, philosophe :

“La fin de l’utopie révolutionnaire peut conduire à un désespoir qu’on sent, ici et là, en suspension. Si le capitalisme est incapable de formuler un projet et, par des réformes, de tendre vers lui, on ne peut exclure - ce serait épouvantable - le ressurgissement du messianisme et de la révolution”.

Michel Crozier, sociologue :

“La fixation marxiste développée à la fin du XIXe siècle est terminée. Le “modèle” socialiste, plus personne n’y croit, sauf quelques intellectuels français dont la révérence pour les mots est infinie.

Je ne prétends pas que le capitalisme soit un “bon” système mais la révolution, elle, est catastrophique”.

Cardinal Roger Etchegaray :

“L’injustice est toujours parmi nous. Il faut envisager les moyens de se mesurer à elle, dans le temps et dans l’espace”.

Alain Lipietz, économiste “vert” :

“Le productivisme capitaliste a évincé ses rivaux, mais semble avoir perdu la capacité de se réformer. Les prochaines révolutions devront être modestes : seulement pour un nouveau compromis, pour la réforme d’un système qui n’évoluera que lentement”.

Jean Poperen, socialiste :

“La révolution -entendons par là la rupture avec le capitalisme - a en effet échoué. Son “modèle” le plus achevé, d’inspiration marxiste-léniniste, s’abime aujourd’hui dans le désastre. Faut-il comprendre que celui-ci est sans appel ? On pourrait s’en réjouir si le système antagoniste - le capitalisme libéral - devait garantir l’équilibre des sociétés, l’avancée progressive des démocraties, le bonheur des peuples du Sud comme du Nord. On est loin du compte.

Dès lors, faute de rompre avec le capitalisme (“faire la révolution”) peut-on le tempérer, élaborer avec lui un compromis ? C’est toute la question posée aujourd’hui en France, posée à l’humanité : c’est cette voie du compromis qu’il faut explorer” .