II. Oraisons.

par  R. POQUET
Publication : janvier 2003
Mise en ligne : 25 novembre 2006

Définition extraite du dictionnaire Larousse :

oraison : « Prière mentale sous forme de méditation, dans laquelle le cœur a plus de part que l’esprit. »

Le mois dernier (GR 1027, p.9), Roland Poquet a dressé la liste de ce que les opposants à l’économie capitaliste de marché reprochent à ce système. À ces litanies font suite ici des oraisons, à propos desquelles l’auteur demande aux chrétiens catholiques de le pardonner en ces termes : « Force m’est donnée, dans les propos qui vont suivre, d’attribuer un sens laïque à cette admirable définition et de célébrer, dans une même offrande et à parts égales, le cœur et l’esprit. »

 Première oraison : Méditons, mes frères

- Le capitalisme actionnarial - nouvel avatar de l’économie de marché - apporte, à ceux qui peuvent se procurer en abondance biens et services ou qui jouissent d’un relatif confort, une raison valable de vouloir le préserver.

Requiem aeternam dona eis, Domine. Seigneur, donnez-leur le repos éternel.

- L’économie capitaliste de marché est dominée, comme chacun sait, par les puissances financières qui soumettent à leurs diktats le politique, le social et le culturel. Les partisans d’un « réformisme radical » - admirable oxymore [1] - ceux-là pensent que l’on peut encore « arracher le pouvoir aux puissances financières et transformer ainsi la logique du système ».

Ostende eis, Domine, misericordiam tuam. Montrez-leur, Seigneur, votre miséricorde.

- Le capitalisme défigure le marché, creuse les inégalités, entretient le chômage et la misère, accroît les conditions de l’insécurité, broie les corps et les âmes… bref, est à l’origine de mille maux dont nous n’avons extrait que la “substantifique moëlle” dans l’article précédent I. “Litanies”. Cela nous suffit pour lui envisager une vraie sortie.

Domine, libera nos a malo. Seigneur, délivrez-nous du mal.

 Deuxième oraison : Libéralisme ou Totalitarisme ?

- Le totalitarisme rassemble en un bloc unique tous les citoyens au service d’un État autoritaire ; à ce titre, les régimes fasciste, national-socialiste et soviétique étaient totalitaires. Précisons que ce totalitarisme est, avant tout, d’ordre politique et qu’il s’est exercé dans des pays aux structures économiques fortement contrastées.

Gott mit uns ! Dieu avec nous ! (Introuvable dans la liturgie chrétienne).

Le libéralisme est un nouveau totalitarisme car il rassemble les citoyens autour d’une pensée unique. Les témoignages abondent. « Le pouvoir d’un particulier expressément repérable - d’un tyran - devient très vite haïssable, et certainement beaucoup plus insupportable que les pressions exercées par une entité anonyme et non localisée, une opinion publique ou un marché » [2]. Le marché, un totalitarisme ? Non, mais ce qui l’étouffe, à savoir l’économie capitaliste et actionnariale de marché, oui. « En détruisant les valeurs, le capitalisme s’auto-détruit » [3].

« Le principal ennemi de cette société n’est plus la menace du communisme mais bel et bien celle du capitalisme » [4]. « Le libéralisme, doctrine totalisante rêvant de tout mesurer à l’aune de l’échange, de la productivité, de l’efficacité et de l’argent, est bien prétentieux de croire son règne arrivé… Cette doctrine passera, comme tous les totalitarismes. Le libéralisme a trois siècles. C’est peu dans l’histoire de l’humanité. Il ne sera bientôt qu’un cauchemar » [5]. « Il faut oser rompre avec cette société qui meurt » (André Gorz).

Domine, exaudi orationem meam. Seigneur, exaucez ma prière.

- Certains pensent de bonne foi que les perspectives distributistes induisent le totalitarisme car elles ne laisseraient plus au marché sa totale liberté d’intervention. Sans doute sont-ils persuadés que le libéralisme préserve les libertés puisqu’il est “la liberté” par définition (racine latine liber=libre) - habile glissement sémantique !

Et ne nos inducas in tentationem. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation.

 Troisième oraison : Totalitarisme ou Perspectives distributistes ?

- L’économie de marché est parvenue à nous faire admettre que l’argent est la richesse, alors qu’il en est le frein : il fait obstacle à son développement et à sa distribution. La richesse potentielle se traduit dans les équipements utilisés aux trois-quarts de leurs capacités, dans les déperditions d’énergies, les gaspillages, le volume des stocks, le malthusianisme agricole et industriel, dans le chômage, la non-culture généralisée des cerveaux… Le capitalisme serait le meilleur système pour favoriser l’initiative individuelle ? Faut-il rappeler que, dans ce système, toute initiative est soumise à un strict visa bancaire de rentabilité et que l’innovation s’applique, en priorité, aux biens et aux services capables de dégager un profit et, très secondairement, aux facteurs du développement de la personne humaine ? Le système capitaliste : un système moins performant qu’on veut bien nous le laisser entendre.

Ora pro nobis. Priez pour nous.

- À l’opposé, les perspectives distributistes (rupture du lien entre revenu et durée du travail, abandon de la monnaie circulante, capitalisable et spéculative, au profit d’une monnaie spécifique non thésaurisable, non spéculative) nous permettent d’envisager la suppression de la misère et du chômage en accordant un revenu et un emploi à chacun et empêchent la finance internationale d’exercer ses méfaits (spéculation éhontée, blanchiment d’argent sale, fortunes scandaleuses, peuples assujettis…). Dans le domaine politique, les perspectives distributistes offrent aux instances démocratiques la possibilité de jouer pleinement leur rôle, en accordant aux trois étages de décision - État, Régions et Communautés d’agglomération - le plein exercice de leurs prérogatives selon le principe de subsidiarité et en donnant aux usagers les plus larges possibilités de participation aux affaires communes.

Dissoluta terrestris hujus incolatus domo, aeterna in coelis habitatio comparatur, Domine. Vous préparez dans les Cieux une demeure éternelle, Seigneur, après que la maison de leur séjour s’est écroulée.

- En supprimant les contraintes de la concurrence, de la rentabilité et du profit, les perspectives distributistes entraînent l’abandon des « modes de domination dans la tête et l’âme des individus » [6] et ouvrent à ces derniers le vaste champ, aujourd’hui bafoué, de l’accomplissement du corps et de l’esprit.

En plaçant l’homme au centre de l’économie, elles revalorisent des secteurs à forte implication humaine, jusqu’à présent négligés, parfois au bord de l’asphyxie : santé, recherche, éducation, expression artistique, justice…

En abolissant le pouvoir de domination (“pouvoir sur”), elles libèrent le pouvoir de création (“pouvoir de”) [7], conjuguant harmonieusement transformation personnelle et transformation sociale.

Et in terra pax hominus bonae voluntatis. Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Amen. Ainsi soit-il.


[1figure de style qui allie deux mots de sens contraires.

[2Friedrich A. von Hayek, La route de la servitude, éd. P.U.F.

[3Jean Baudrillard, France Inter le 23.11.02.

[4George Soros, La crise du capitalisme mondial, éd. Plon.

[5Philippe Labarde et Bernard Maris, Ah Dieu, que la guerre économique est jolie !, éd. Albin Michel.

[6Philippe Merlant, Transversales Science Culture, 1er trimestre 2002

[7Nous empruntons ces deux formules à Patrick Viveret, ancien rédacteur en chef de Transversales Science Culture.