Idéologies économiques, niveaux des conflits et course aux armements nucléaires

par  W. MOREHOUSE
Publication : février 1986
Mise en ligne : 17 juin 2009

1986 année de la Paix, selon l’ONU. Il nous a paru nécessaire d’y contribuer à notre manière en présentant dans ces troisièmes « Dossiers de la Grande Relève » les propositions que fait un Américain, Ward Morehouse, président de la Société pour les Affaires Publiques et Internationales de Croton ou Hudson, pour mettre fin au péril nucléaire que fait courir au monde le conflit idéologique qui oppose l’URSS et les Etats-Unis. Il rejoint l’analyse que nous avons souvent faite dans ces colonnes, selon laquelle seul un changement radical des moeurs économiques des grandes puissances mondiales peut apporter la paix. L’auteur reprend en fait les idées d’un avocat américain, Stuart Speiser, qui propose d’instaurer aux Etats-Unis une sorte de « capitalisme social ». Nos lecteurs, et plus particulièrement les membres de la commission « Le Duigou », qui étudient les mesures de transition vers l’Economie Distributive, pourront peut-être y trouver quelques idées

J.P. MON

L’actuelle course aux armements nucléaires résulte d’un conflit idéologique, vieux de plus d’un demi-siècle, qui, il y a quelques dizaines d’années, s’est transformé en une rivalité stratégique entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Toute tentative réellement sincère de mettre fin à la course aux armements doit obligatoirement saisir cette réalité géologique sous-jacente. Dans un ouvrage qui vient de paraitre récemment, un avocat new-yorkais, Stuart Speiser, montre qu’un bon moyen, qui, s’il n’est pas le seul, est toutefois le meilleur pour apaiser ce conflit idéologique consiste à mettre en oeuvre des changements structurels qui rendent plus compatibles les systèmes économiques des deux super puissances.

Les origines de la rivalité entre les deux «  Grands »

Les origines, vieilles de plus de cinquante ans, du conflit Etats-Unis Union Soviétique, viennent, comme beaucoup d’autres choses, des différences idéologiques qui guident leurs systèmes économiques respectifs. Les Etats-Unis, s’inquiétaient de ce qui était à cette époque, et qui est encore aujourd’hui, perçu comme une économie et une idéologie politique étranges qui, par l’affirmation de leur suprématie ultime, pouvaient finalement détruire les sociétés capitalistes existantes. Cela s’est traduit, en réaction, par le harcèlement et même l’invasion du territoire de l’Union Soviétique dans les premières années qui ont suivi la révolution bolchévique. « L’encerclement capitaliste » a été une dure réalité pour la jeune Union Soviétique et est resté une constante de la vie soviétique qui a façonné jusqu’ici sa pensée stratégique. C’est donc de l’incompatibilité de leurs systèmes économiques que découle la rivalité des deux super puissances. Si l’on peut changer les bases de ce conflit, on peut peut-être espérer au moins ralentir la course aux armements nucléaires, sinon l’arrêter complètement. L’idée d’une « convergence » graduelle des sociétés soviétiques et occidentales n’est bien sûr pas nouvelle. La plupart des théories occidentales sur la convergence contenaient, comme on peut le voir après coup, une erreur fondamentale. Elles reposaient sur l’hypothèse que, au fur et à mesure que l’URSS se développerait économiquement, sa population, si non l’idéologie de ses gouvernants, évoluerait et que l’Union soviétique finirait par ressembler à une nation occidentale. Il est devenu abondamment clair que les dirigeants soviétiques n’ont aucunement l’intention de changer ni leurs points d’ancrage idéologiques ni le caractère essentiel des institutions politiques et économiques de leur pays. Mais, l’autre terme de l’alternative, bien peu envisagé parce que la plupart des occidentaux le considèrent comme impensable, est d’imaginer que les sociétés occidentales (ou au moins les Etats-Unis qui sont le pays le plus important en ce qui concerne la course aux armements nucléaires) adoptent un modèle idéologique voisin de celui qui a cours en URSS. C’est là le point fondamental de l’argumentation développée dans l’ouvrage de Speiser : si la différence essentielle entre les idéologies américaines et soviétiques - à savoir leur conception différente de la propriété des moyens de production - pouvait être éliminée en rapprochant la pratique américaine de celle de l’Union soviétique, il existerait au moins la possibilité de voir diminuer à terme l’intensité du conflit idéologique qui oppose ces deux super puissances, ce qui abaisserait le niveau de leur rivalité stratégique et affaiblirait leur tendance irrationnelle à maintenir dans leur pays une course aux armements stratégiques qui non seulement constitue un grave danger mais aussi une charge de plus en plus couteuse.
Alors que l’économie américaine a progressé à grandes enjambées depuis la seconde guerre mondiale et est devenue l’économie dominante sur la scène mondiale en accroissant massivement ses capacités de production, ses performances dans d’autres domaines essentiels de l’économie sont beaucoup moins satisfaisantes. En particulier dans le domaine de la distribution des revenus et des biens le bilan des Etats-Unis est beaucoup moins impressionnant au regard de ses énormes capacités de production. A l’échelle mondiale, le caractère distributiste de l’économie américaine n’est pas aussi mauvais que dans d’autres pays, mais comparé à son énorme capacité de production qui pourrait permettre aux Etats-Unis de supprimer facilement toute pauvreté, les résultats ne sont pas bons. Bien pis, après une période de déclin relatif, la pauvreté augmente à nouveau.
Un des points clés de la répartition injuste des revenus que reflètent les niveaux de pauvreté atteints dans une société d’abondance réside dans la propriété des biens productifs. Dans ce domaine le bilan est encore plus sombre  : en gros, 95 % des biens productifs du pays sont entre les mains de 5 % de la population.

Le « capitalisme-social »

Pour se donner les moyens politiques de changer simplement cette répartition inégale des moyens de production, il nous faut envisager une approche « réformiste » des changements économiques et politiques à mettre en oeuvre dans les pays de l’OCDE. C’est ce que nous appellerons le « capitalisme social ».
On peut définir le capitalisme social comme un ensemble de mesures politiques et économiques qui conduiront à une distribution plus équitable et plus étendue des moyens de production, se traduisant par une plus grande autonomie des personnes grace à l’extension de la propriété individuelle des logements et au développement des services communaux, par une propriété privée locale plus démocratique et par le contrôle des moyens de production des biens, des services et des crédits nécessaires au financement de ces productions.
Les idées de Speiser sur ce sujet ont été précisées dans un ouvrage récent « Superbourse » dans lequel il propose que chaque famille américaine acquière (grace à un prêt garanti par le gouvernement qui serait remboursé à l’aide des profits des actions) des actions de 100.000 dollars dans l’industrie américaine. En supposant que les sociétés ne conservent plus pour elles-mêmes leurs profits mais les distribuent sous forme de dividendes (comme elles y seraient encouragées dans le plan de Speiser), cela procurerait un revenu annuel de 20.000 dollars, qui constituerait une sorte de revenu annuel garanti sans intervention politique du gouvernement dans le mécanisme de transfert et sans nécessiter de prélever des revenus chez les plus riches pour les distribuer aux plus pauvres. Le plan de Speiser n’implique pas la redistribution des actions existantes qui ne seraient donc pas affectées ; ce qui contribuerait certainement à la «  vente » politique de l’idée.
Universaliser la propriété des moyens de production n’est que l’un des éléments permettant de construire un système véritablement équitable et démocratique aux Etats-Unis, quoique cela constitue le pas le plus important. D’autres éléments du social capitalisme, tels que l’accroissement de la décentralisation économique et un contrôle local accru des moyens productifs de la communauté, sont considérés comme beaucoup plus utopiques et peu susceptibles d’être mis en oeuvre sur une grande échelle à court terme. Mais ils seront plus réalisables politiquement une fois qu’on aura fait le premier pas de géant que constitue une distribution beaucoup plus équitable (mais certainement pas égale) de la propriété des moyens de production.

L’harmonie idéologique

Il est bien évident que les Etats-Unis et l’Union Soviétique ne sont pas les seuls acteurs importants de l’économie politique du globe. Mais, en termes de course aux armements nucléaires, il ne fait aucun doute qu’ils sont dans une très large mesure les acteurs les plus puissants. Par conséquent, si un effort de restauration de l’économie américaine était entrepris pour la mettre en relation plus harmonieuse avec celle de l’URSS, et que cela ait un impact important sur le niveau du conflit URSS Etats-Unis, ce processus historique aurait d’énormes implications pour l’humanité toute entière en accroissant la probabilité de survie de notre espèce.
Personne ne peut, bien entendu, être certain de ce que serait la réponse soviétique si les Etats-Unis, en suivant une voie distincte mais parallèle, se mettait en conformité idéologique avec l’un des principes les plus fondamentaux de la doctrine économique marxiste en universalisant la propriété des moyens de production. Cela ne se ferait pas instantanément. Il faudrait au contraire intensifier les contacts entre les deux pays de façon à ouvrir le dialogue sur les fondements de chacune des sociétés, sur la façon dont elles changent et sur ce qu’implique ces changements dans les relations qu’elles entretiennent.
Il est important de souligner ce qui est évident. Universaliser la propriété des moyens de production des EtatsUnis suivant les axes que nous avons décrits ci-dessus en vendant, en principe, à tous les membres de la société des parts de propriété serait quelque chose de fondamentalement différent de ce qui a cours aujourd’hui en URSS, qui implique une délégation de propriété à l’Etat, qui possède et contrôle les moyens de production au nom et au bénéfice du peuple. Il subsisterait donc une différence fondamentale entre les deux pays en ce qui concerne le rôle de l’Etat. Il se peut que cette différence fondamentale reste un obstacle suffisant pour bloquer toute réduction significative du niveau du conflit entre les deux super puissances.
Mais la restructuration de l’économie américaine suivant les lignes que nous avons données mérite d’être effectuée pour elle-même, si on considère que les valeurs normatives qui façonnent les objectifs économiques, sociaux et politiques de la société américaine ont encore un sens.
Si en cherchant à atteindre ce but que constitue l’instauration d’un ordre économique plus équitable aux EtatsUnis, on peut initier un processus qui, en définitive, conduirait à une réduction appréciable de l’intensité des conflits entre les deux super puissances, on aura pavé la voie qui mène au ralentissement de la course aux armements nucléaires et on commencera à détruire, au moins partiellement, les arsenaux nucléaires.