Incompressibilité et incompréhension

par  A. PRIME
Publication : décembre 1986
Mise en ligne : 10 juillet 2009

Je reprends l’évocation déjà faite par J.P. MON dans « Au fil des jours » de la Grande Relève d’Octobre au sujet des déclarations de P. SEGUIN. C’est que, passées les vacances, le chômage - spectre de tous les partis et gouvernements - revient en force à la une des préoccupations.

UN CHIFFRE A DROITE

Le Ministre des Affaires Sociales et de l’Emploi, faisant fi des promesses électorales de la droite, jette le masque. Peut-être bientôt 3.200.000 chômeurs. En tout cas, 2.500.000 nombre incompressible. Devant le tohu-bohu déclenché par ses déclarations, P. Seguin essaie bien, quelques jours plus tard, de « corriger » le sens de ses paroles : il n’a pas voulu dire qu’on ne pouvait pas espérer retomber, avec beaucoup d’efforts et de temps, à 2 millions de chômeurs... Pourtant sa démonstration était claire.

En attendant, depuis Mars, les demandeurs d’emploi ont augmenté de 120.000 : la courbe va donc bien plus vers les 3.200.000 que vers les 2.000.000. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne faut pas croire, malgré les timides protestations hypocrites de la droite elle-même, que le Ministre a lancé son pavé sans l’accord de Chirac. Il s’agit d’accoutumer le public à ces chiffres, à cet état de fait. Après tout, pourquoi la droite, « à l’épreuve du pouvoir » serait-elle plus socialiste que les socialistes ? Pourquoi se gênerait-elle ? Les socialistes, défenseurs des classes laborieuses, n’avaient-ils pas fait avant 1981 des promesses mirobolantes ? Or, de Mai 1981 à Mars 1986, le nombre de chômeurs est passé de 1.700.000 à 2.400.000. Et, sans le « traitement social » du chômage - qui a désormais fait son plein- c’est le chiffre de 3 millions qui eut été atteint ; plus 200.000 sans les TUC, sorte de chômeurs « camouflés », au travail précaire et peu payé (même si cela vaut mieux que rien sur le plan moral et social). Autrement dit, la droite, en quelque sorte, est « forte » de l’échec de la gauche en matière de chômage. L’échéance électorale majeure arrivant à grands pas, il faut essayer de « neutraliser » l’effet négatif qu’aurait auprès des électeurs une situation inchangée ou aggravée d’ici 14 à 15 mois.

DU BRICOLAGE A GAUCHE

Laurent Fabius, à l’Heure de Vérité, début Octobre, a, bien sûr, été interrogé sur son plan anti-chômage, dans le cas où les socialistes reviendraient au pouvoir, d’autant que le PS doit tenir en Décembre une Convention consacrée à l’emploi, sous l’égide de Fabius précisément.

Rappelons que Fabius avait préparé son « Heure de Vérité » aidé de 110 experts. Les solutions allaient donc jaillir claires, péremptoires. Las, on l’entendit parler de l’investissement. de la recherche, des TUC... bref, de bricolage. La sanction à cette médiocrité fut immédiate : 26% seulement des sondés (dont 7 à 8% de moins que l’électorat socialiste) se disent convaincus par le Docteur Fabius sur les remèdes qu’il préconise pour guérir du chômage.

***

A quelque temps de là, je participais à un « Forum » sur l’emploi, forum drivé par un « ponte » du PS... Lui aussi expliqua qu’on ne réduirait le chômage que par la reprise de l’investissement, le développement de la recherche et de la formation, les TUC et même les petits boulots, les aides fiscales à l’artisanat et au petit commerce (« pour qu’ils embauchent »). Pas un mot sur le caractère structurel du chômage, sur la réduction et le partage du temps de travail, du moins jusqu’à ce qu’un auditeur lui posât la question. Encore répondit-il que cela ne pouvait concerner que des cas ponctuels et que c’était une illusion de considérer le partage du temps de travail comme la panacée. Il revint sur l’idée que l’investissement productif pouvait seul, à terme, et surtout dans les nouvelles technologies, être massivement créateur d’emplois (nous verrons plus loin ce qu’il en est en Amérique).
Ce qui est grave, c’est d’abord que je le crois « sincère  » le ponte en question et ensuite que l’assistance, en majorité socialiste, « goba » les remèdes évoqués comme sérieux et suffisants (1). C’est la preuve qu’ils -les gens de gauche- n’ont rien compris à la grande révolution technologique de notre temps (2). Alors que-c’est triste à dire- Seguin a au moins compris une chose quand il dit : « les réserves de productivité de l’industrie et des services classiques sont énormes et la compétition les fera toujours jouer plus à plein ».

UN « DÉBAT » ENTRE EXPERTS

Le 13 octobre, j’assistais à la Maison de la Radio, au « Grand Débat » (Emission France Culture retransmise à 20 h 30 les 17 et 24 octobre). Sujet : « Le chômage est-il incompressible ? ». Jacques Julliard (Nouvel Observateur) qui dirigeait le débat était entouré de E. Malinvaud, Directeur de l’INSEE, Alain Cotta, Professeur à Paris-Dauphine et chargé de diverses études et missions, J. Chérèque, CFDT, Chargé par Mitterand en tant que Préfet délégué du redéploiement industriel de la Lorraine, et de P. Briançon, Journaliste à Libération. Je ne sais si certains lecteurs de la G.R. ont suivi cette émission. Lamentable sur le fond, creuse, aussi bien, sans généraliser totalement, en ce qui concerne les questions posées par les auditeurs que les exposés et les réponses des « spécialistes » réunis par J. Julliard. Rien sur les vraies causes structurelles du chômage, rien sur les vraies solutions. Le chômage est cyclique, a toujours existé (voir 191 siècle) ; le problème est trop complexe pour en saisir tous les aspects il ne faut rien négliger (tucs, petits boulots... voir les socialistes dans les paragraphes précédents).
A. Cotta cependant apporta des précisions intéressantes. Il revenait d’un voyage d’étude aux USA : sur 10 emplois nouveaux créés, un seul est dû aux technologies nouvelles, un aux industries traditionnelles. Les 8 autres - ce que nous savons déjà, nous distributistes - concernent ce qu’il a appelé le « prolétariat des services » : concierges, gardiens d’enfants, travaux sous-payés, sans qualification, sans espoir d’évolution a-t-il précisé. Bref, sans la nommer, il évoquait ce vers quoi le monde capitaliste s’achemine : cette société duale que nous dénonçons, effrayante à terme où les riches seront de moins en moins nombreux et de plus en plus riches, et les « exclus » de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres. (Ce qui est d’ailleurs transposable au niveau planétaire Nord-Sud).
Lorsque je pus, enfin, avoir la parole, je mis bien entendu «  les pieds dans le plat », opposant une autre société à celle décrite par A. Cotta. Pour faire bon poids face à ces économistes distingués, je m’appuyais sur une équation toute simple posée par M. Albert dans le « Pari Français » :

Production (P) = productivité (p) x temps de travail (t).

Si P est constant, ou peu s’en faut ; si p croît dans cesse malgré la crise à cause des impératifs de la concurrence, t ne peut que diminuer : c’est mathématique. Actuellement, ceux qui gardent leur emploi continuant à travailler plus ou moins 40 heures, la diminution globale de t ne peut que se traduire par une augmentation des chômeurs. Et voici ma question Pourquoi veut-on qu’un processus engagé depuis le début du machinisme, et singulièrement accentué au cours des dernières décennies, s’arrête ? Le temps global de travail sur une vie a été divisé par 2 (scolarité prolongée, 5 semaines de congés payés, retraite à 60 ans, voire à 55, semaine de 39 heures et souvent moins), cependant que la quantité de biens disponibles n’a cessé de croître. Ne peut-on partager l’abaissement constant du temps de travail en :
-« travail moins long +loisirs pour tous ».
au lieu de :
-« temps constant pour certains et chômage accru pour les autres » ?
Malinvaud me répondit ... si l’on peut dire ...par une pirouette « une équation mathématique n’est pas nécessairement une causalité... L’équation de M. Albert est parfaitement rigoureuse ; mais les conclusions que l’on peut être tenté d’en tirer ne le sont pas nécessairement... etc ».

AU TOTAL : RIEN POUR EN SORTIR !

En résumé, tout le monde : les politiques de droite et de gauche, les économistes et syndicalistes (voir les positions même d’un E. Maire... Ne parlons pas d’un Bergeron  !) ou bien se défilent, ou bien n’ont rien compris. Je penche, hélas, pour la deuxième hypothèse. Ce qui est, je le répète, plus dramatique. Le mot n’est pas trop fort pour les malheureux « exclus » ou « déclassés  » du travail.
Quelle tâche immense en perspective, camarades distributistes  !

(1) Il y a 2 ou 3 ans, pour préparer une Convention, les sections du PS eurent à remplir un questionnaire. A la question  : « Les progrès techniques réduiront-ils le chômage dans l’immédiat ? à terme ? A la première, la plupart des sections répondirent : NON. Mais presque toutes pensèrent qu’à terme, il serait réduit !
(2) Relire dans la Grande Relève de Mars 1986, page 14, la réponse, à la lettre d’un camarade, de Strauss-Kahn, responsable des études économiques au PS.
(3) Les biens disponibles en France ont été multipliés par 4 de 1929 à 1976 et par 8 depuis le début du siècle.
(4) Par contre, d’après un sondage de la SOFRES, fin octobre, 81 %des Français pensent que le gouvernement actuel ne résoudra pas le problème du chômage. Le bon peuple lui, n’est pas expert, mais il ’ sent » les choses !