L’ère des catastrophes

par  B. BLAVETTE
Publication : juillet 2011
Mise en ligne : 19 janvier 2012

Dans le texte ci-dessous, Bernard Blavette ne vise pas à terroriser, comme sait si bien le faire Hollywood avec ses films-catastrophes. Bien au contraire, il tente de porter un regard à la fois raisonnable et distancié sur l’immense péril qui se profile pour notre espèce : destruction à l’échelle planétaire de notre écosystème, effondrement de nos repères éthiques et de notre intelligence collective. Mieux comprendre ce qui nous arrive permet de combattre la peur et de réagir face à un destin qui n’est peut-être pas inéluctable.

Notre responsabilité est énorme, puisque nous sommes la seule cause de ce qui nous arrive.

Jean-Pierre Dupuy,
dans Petite métaphysique des tsunamis [1], p. 9, éd du Seuil (2005).

Depuis toujours l’espèce humaine a dû faire face à la fois aux catastrophes naturelles (séismes, inondations, épidémies…), et au mal que l’homme fait à l’homme (guerres, esclavage…). Traditionnellement les sociétés étaient pratiquement désarmées contre ces divers fléaux. Les connaissances scientifiques et techniques ne permettaient pas de s’opposer aux forces naturelles, et l’absence de tout système de régulation laissait libre cours aux pulsions dominatrices des différents peuples de la planète. Les catastrophes, qu’elles soient d’origine naturelle ou humaine, étaient vécues comme un destin, souvent comme une volonté divine.

Le progrès et la catastrophe sont les deux faces d’une même médaille.

Hannah Arendt.

Cependant, dès le XVIIIe siècle, la perception des catastrophes évolue. En témoigne le large débat qui s’engage à la suite du grand tremblement de terre de Lisbonne le 1er novembre 1755 qui détruisit la ville, faisant de très nombreuses victimes. Comment un Dieu, que l’on disait bienveillant, pouvait-il tolérer la présence du mal sur la terre, la souffrance de milliers d’innocents ? Dieu était-il incapable d’éradiquer le mal sur la terre ? Mais alors cela impliquait qu’il n’était pas tout-puissant. Deux positions philosophiques devaient se dégager que l’on peut résumer par les échanges entre Voltaire et Rousseau :

En mars 1756 Voltaire publie un poème philosophique intitulé « Poème sur le désastre de Lisbonne » dans lequel il regarde en face la finitude humaine, son incapacité à expliquer les voies du destin : « le livre du sort se ferme à notre vue ».

Quelques mois plus tard Rousseau réplique par sa célèbre Lettre à Monsieur de Voltaire dans laquelle il explique comment les hommes font leur malheur eux-mêmes. Dans un passage d’une cruelle lucidité et d’une actualité saisissante, il pointe les causes non pas qui ont provoqué le séisme, mais qui ont considérablement augmenté les pertes en vies humaines « Convenez que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eut été beaucoup moindre, et peut-être nul […] Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ? Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, et que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste ? ».

Les implications de ce texte sont considérables et certains chercheurs estiment qu’il ouvre les portes de la modernité. En effet, la responsabilité du mal sur la terre est clairement transférée d’une divinité, ou d’un destin aveugle, vers les agissements de l’espèce humaine elle-même. Mais cette lucidité a un prix que Rousseau n’a peut-être pas vu : celui d’atténuer la compassion que l’on peut éprouver envers des victimes, qui sont pour une large part responsables de leur sort.

La fulgurante révolution scientifique et technique des XIXe et XXe siècles va confirmer la pensée de Rousseau en dotant l’homme de pouvoirs que l’on réservait jadis aux dieux. À cet égard, une date est absolument capitale : le 6 août 1945. Ce jour là une bombe atomique étasunienne annihile la ville japonaise d’Hiroshima. À partir de cet instant crucial de l’Histoire, le mal que l’homme peut faire à l’homme et à l’ensemble du vivant devient infini puisqu’il est maintenant capable d’anéantir sa propre espèce, ainsi que toutes formes de vie sur la planète. Ici aucun retour en arrière n’est possible, car même le plus scrupuleux des désarmements ne peut faire que la bombe n’ait pas existé, et ne peut empêcher que quelqu’un, quelque part, soit en mesure d’en construire une et décide un jour de l’utiliser. Dans la deuxième partie du XXe siècle l’emprise incontrôlée de l’espèce humaine sur la biosphère va s’accélérer, d’une part à cause de la simple dynamique démographique qui va engendrer dans les quarante prochaines années trois milliards d’individus supplémentaires essentiellement dans les pays pauvres, d’autre part du fait de la consommation frénétique des pays riches. Constatant les effets toujours croissants des activités humaines sur notre milieu naturel (réchauffement climatique, extinction des espèces vivantes, raréfaction des ressources non renouvelables, modifications profondes des paysages…) le chimiste Paul J. Crutzen (prix Nobel 1995) et son collaborateur, l’océanographe Eugène F. Stoermer forgent dès l’an 2000 le néologisme d’“anthropocène” (l’ère de l’homme) pour qualifier la nouvelle période géologique ouverte par la révolution industrielle, ère dans laquelle l’humanité se place dans une position de prédominance absolue sur notre planète [2].

Mais un tel pouvoir engendre inexorablement la responsabilité, le devoir quasi kantien de contrôler l’utilisation de notre puissance, de protéger la pérennité de notre écosystème, d’assurer l’avenir des générations futures. Force est de constater que nous sommes très loin du compte. Une tension extrême est née entre notre capacité d’agir et notre inaptitude à peser les conséquences de nos actes, notamment sur le long terme, et l’anthropocène risque fort d’être l’ère de toutes les catastrophes. En effet, la “gestion” de notre monde a été confiée à une idéologie appelée capitalisme, dont les fondements théoriques et éthiques sont profondément régressifs. Il faut le répéter sans relâche, le capitalisme est né d’une sorte de “coup d’État philosophique“ dont on peut faire remonter l’origine à Hobbes (1588-1679) et Adam Smith (1723-1790). Alors que, jusque là, toutes les philosophies et toutes les religions s’étaient méfié des passions humaines, brutalement le goût du pouvoir et de la richesse matérielle, rebaptisé ambition légitime, la lutte de tous contre tous dénommée libre concurrence, le culte du “gagneur”, vont devenir les moteurs de la modernité [3]. Nous n’avons pas fini de mesurer le degré de violence, d’incohérence, le naufrage intellectuel que cela implique au moment même où nos nouveaux pouvoirs exigeaient une morale et une éthique rigoureuses.

Les sciences et techniques nous donnent les moyens, dans une large mesure, de prévoir, de contrôler, de nous protéger contre les sautes d’humeur de Dame Nature. Prenons l’exemple des tremblements de terre comme nous y invite l’actualité récente. Si nous ne pouvons prévoir le moment exact de déclenchement d’un séisme, nous sommes cependant en mesure de circonscrire les zones de fractures à risque, ce qui nous donne toute latitude pour adapter l’habitat en conséquence (faible densité de population, constructions antisismiques…). Et pourtant, au mépris de toute logique, la gigantesque agglomération de Los Angeles est précisément située dans un périmètre extrêmement dangereux, et tout le monde attend avec fatalisme “The Big One”, gigantesque séisme qui, selon les scientifiques, pourrait un jour précipiter la ville dans les eaux de la baie. Comprenne qui pourra… En ce qui concerne les inondations nous pouvons aussi prévoir les zones sensibles et nous protéger efficacement. Et pourtant lors du raz-de-marée de La Nouvelle-Orléans, on apprit que les digues qui la protégeaient n’étaient pas convenablement entretenues, ce qui est un comble pour la première puissance du monde. Si la gestion des pays riches est déjà incohérente, que dire de celle des pays que le système dominant maintient sciemment dans la pauvreté comme réservoirs de main-d’œuvre servile et qui, dépourvus de moyens financiers et techniques et dépendant de dirigeants soigneusement corrompus, ne peuvent faire face aux risques naturels ?

Le monde d’aujourd’hui donne raison à Rousseau comme jamais…

Par ailleurs, comme l’a bien vu Hannah Arendt et plus récemment le philosophe Paul Virilio [4], toutes connaissances et technologies nouvelles portent en elles des dangers inédits. La révolution industrielle a permis les exterminations de masse du XXe siècle, et nul ne sait ce que nous réservent les biotechnologies associées à l’informatique et à la cybernétique. L’utilisation du train engendre l’accident ferroviaire, celle de l’avion la catastrophe aérienne, car aucune technologie n’est sans faille. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer l’accident survenu à l’avion Concorde le 25 juillet 2000 qui est une sorte de paradigme de l’imprévisible : ce jour là, à 16h44, le vol AF 4590 s’élance sur la piste de décollage de l’aéroport de Roissy. À pleine vitesse, l’appareil roule sur une lamelle métallique malencontreusement perdue par un avion ayant décollé 5 minutes avant. Son pneu endommagé explose et des fragments massifs de caoutchouc percutent à très grande vitesse le dessous de l’aile dans laquelle est logé l’un des réservoirs métalliques plein de kérosène. L’onde de choc intense se propage au sein du liquide et le niveau de contrainte ainsi transmis provoque la rupture du réservoir. Le carburant s’échappe alors par la brèche et s’enflamme, la catastrophe est inévitable. Personne n’aurait pu prévoir pareil enchaînement car il met en jeu des évènements fortuits, sans lien les uns avec les autres. Un accident d’avion est bien entendu un drame pour les passagers et leur entourage, mais les dommages sont maîtrisables, limités à un nombre restreint de personnes, et c’est pour cela qu’une société peut décider d’en assumer le risque potentiel.

Mais d’autres technologies impliquent des risques infiniment plus graves car difficiles à maîtriser, pouvant faire un grand nombre de victimes, et dont les conséquences sont étendues dans l’espace et dans le temps, voire irréversibles. C’est le cas des manipulations génétiques et de l’énergie nucléaire sur laquelle, actualité oblige, nous allons nous arrêter plus longuement. L’énergie nucléaire recèle intrinsèquement un danger mortel pour tous les êtres vivants et ce n’est pas par hasard que sa première utilisation visait des fins militaires dont elle a gardé les comportements : une sorte d’indifférence hautaine par rapport aux dommages qu’elle est susceptible de générer, et un profond goût du secret. Nous savons que, quelles que soient les précautions prises après Three Miles Island, Tchernobyl et Fukushima, des accidents continueront à se produire au fil du temps, dus à des erreurs humaines ou à des circonstances fortuites inévitables comme pour le Concorde. Cette constatation est aggravée à la fois par l’orgueil insensé des décideurs du nucléaire, qui considèrent leur technologie comme infaillible, et par la privatisation progressive des différents opérateurs. Sur le premier point il faut, une fois de plus, recourir aux leçons du passé : le naufrage du Titanic (12 avril 1912). Ce navire, fleuron de la technologie de l’époque, était considéré comme insubmersible… Ce qui explique que, par une nuit de brouillard, alors que la présence de nombreux icebergs lui avait été signalée, le capitaine Edward Smith et ses officiers, parfaitement sûrs d’eux-mêmes et du navire, maintenaient une vitesse excessive. Nul doute qu’un peu d’humilité et de prudence auraient permis d’éviter ou de minimiser la catastrophe. Des comportements identiques se retrouvent aujourd’hui, accentués par les délires mégalomanes du capitalisme néo-libéral. C’est ainsi que l’on construit des centrales nucléaires au Japon, région du globe régulièrement soumise à des séismes de grande ampleur. C’est ainsi qu’en France on implante une centrale nucléaire à 80 kilomètres de Paris (Nogent-sur-Seine). On est curieux de savoir ce que comptent faire le Gouvernement, le Maire de Paris, le Président de la région Ile de France, en cas de défaillance grave de ces installations. Assisterions nous à un nouvel exode comme en 1940 ? Le gouvernement irait-il une fois encore se réfugier à Bordeaux ? Car les rats bien informés ne seraient sûrement pas les derniers à quitter le navire, comme en témoignent ces six ingénieurs d’Areva présents par hasard sur le site de Fukushima au moment de la catastrophe et qui, n’écoutant que leur courage… prirent le premier avion pour Paris [5].

Pour ce qui est de la privatisation des opérateurs de l’énergie nucléaire, comme dans bien d’autres secteurs sensibles, ses dangers ne sont plus à démontrer, et une simple revue de presse permettra de caractériser le comportement de la société Tepco propriétaire et responsable de la centrale de Fukushima : Le Monde du 27/28 mars 2011, p.3 : « Fukushima, silences coupables : la population sous-informée découvre peu à peu la collusion entre le gouvernement et les opérateurs du nucléaires », et plus loin sur la même page « La compagnie d’électricité Tepco, arrogante et dissimulatrice » ; Le Monde du 24 mars 2011, p.6 : « Accident de Fukushima : Tepco serait assurée à minima » ; International Herald Tribune du 21 mars 2011, p.6 :« Tepco pourrait avoir perdu beaucoup de temps avant de refroidir les réacteurs avec de l’eau de mer de peur d’endommager de coûteuses installations » [6] ; et enfin Le Monde du 2 avril 2011 p.4 :« Les mots peinent à traduire les conditions dans lesquelles travaillent les 600 liquidateurs de la centrale, pour la plupart employés de sous-traitants de Tepco ». Ces quelques extraits de presse, que l’on pourrait multiplier, se passent de tout commentaire.

La technologie nucléaire, telle qu’elle est exploitée aujourd’hui, est donc intrinsèquement mortifère et génératrice de comportements contraires aux règles les plus élémentaires de la déontologie et de la démocratie. Disons-le sans détour, elle est à proscrire et doit être abandonnée sans délais. Ses thuriféraires vont alors opposer trois arguments :

1 – L’abandon du nucléaire entraînera une hausse du coût de l’électricité. Faux, car les tarifs actuels ne sont qu’une illusion qui externalise des coûts très importants : le démantèlement des centrales [7] et le traitement des déchets, deux opérations que les connaissances techniques actuelles ne permettent d’ailleurs pas de mener réellement à bien.

2 – L’énergie nucléaire permet de réduire les dégagements de gaz à effet de serre. Largement faux, car 75% des émissions de gaz à effet de serre proviennent de secteurs qui n’ont pas de liens directs avec la production d’électricité : transports, agriculture, industrie…

3 – Les énergies renouvelables ne permettront pas de répondre à la demande énergétique croissante. Vrai, et c’est pour cela que le capitalisme, ses gaspillages, sa consommation démentielle est, en toute logique, condamné. Il faudra donc, si elle veut survivre, que la société humaine se tourne sur une certaine sobriété, reposant sur d’autres valeurs que l’accumulation de biens matériels, ce qui n’implique ni la misère, ni le “retour à la bougie” [8].

La faiblesse de cette argumentation saute aux yeux face au risque d’irradiation massive, incontrôlée et durable des populations et des territoires.

Une analyse pratiquement identique pourrait être consacrée aux manipulations génétiques, notamment lorsqu’elles sont appliquées à l’agriculture et disséminent des OGM dans la biosphère de façon irréversible.

Destruction de la bio-sphère, émission croissante de gaz à effet de serre (plus 5% en 2010 selon les chiffres de l’Agence Internationale pour l’Energie, ce qui démontre bien l’imposture des grandes conférences internationales de Kyoto à Copenhague), utilisation, sans débat démocratique préalable, de techniques extrêmement dangereuses et mal maîtrisées, jamais catastrophe finale ne fut aussi largement annoncée et les conséquences prévisibles de nos actes nous ferment à jamais les portes de l’avenir. Or aucune société ne peut survivre sans une perspective qui puisse donner sens à son agir car, par un étrange paradoxe, le futur en quelque sorte influence le passé. C’est ce qui fait craindre une extension des désordres, une fuite en avant pour tenter de “jouir” au maximum, tant que cela est encore possible, un peu comme la noblesse russe se livrait aux plus folles extravagances, organisant les fêtes les plus somptueuses, quelques mois avant la Révolution d’Octobre. Car le pire danger qui nous guette est tout simplement le refus d’accepter des évidences qui paraissent trop abstraites, et de nous réfugier ainsi dans le déni. Pour l’épistémologue Jean-Pierre Dupuy la difficulté réside dans notre incapacité à changer notre façon de penser : « Je défends la thèse que l’obstacle majeur à un sursaut devant les menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité est d’ordre conceptuel ». Devant la certitude de ce qui nous semble impossible nous sommes comme tétanisés [9]. Notre espèce possède aussi une incroyable capacité à se résigner à ce qu’elle considère comme inévitable, et à “digérer” le pire lorsque celui-ci s’est produit, comme le montraient amplement les stupéfiants témoignages sur l’accident de Fukushima diffusés sur France-Inter le mardi 21 juin dans le cadre de l’émission Le téléphone sonne à 19h20 : des paysans qui continuent à produire, vendre et consommer des fruits et légumes contaminés, une femme qui déclare « nous avons survécu à deux bombes atomiques, nous survivrons bien une fois encore »… Nulle trace de révolte ou de remise en question. Il est vrai que les radiations sont invisibles, que le soleil continue de briller et les oiseaux de chanter… Ce n’est que quelques mois ou quelques années après…

Arrivés à ce stade de la réflexion, vous pouvez estimer, chers lecteurs, que l’auteur de ces lignes est un paranoïaque qui tente de vous gâcher, avec un “article-catastrophe”, la belle période estivale qui s’annonce. S’il en est ainsi, la paranoïa est un déséquilibre largement partagé, notamment par Le Monde, ce journal qui s’estime “de référence”. En effet, son supplément Économie du 22 mars 2011 présente un dossier sur le thème des risques avec ce titre « Mégachocs : et si leurs effets devenaient insurmontables ? ». Après avoir noté que le nombre de catastrophes naturelles et industrielles est en constante augmentation depuis 1970, ce qui n’est pas vraiment un “scoop”, le dossier contient une perle qui fait froid dans le dos : un article intitulé « Développer la culture du risque pour se protéger » signé par un dénommé Antoine Reverchon dont on ne sait s’il saisit vraiment la portée de ce qu’il écrit. Son texte présente un florilège de déclarations de différents experts : d’après le sociologue Ulrich Beck « l’extension des risques est consubstantiel à la mondialisation de l’économie industrielle occidentale », d’après Patrick Lagadec (École polytechnique) « les méga-crises sont le véritable moteur du monde, le principe de son évolution », et d’après M.Schieb de l’OCDE « nous avons à gérer des systèmes qui ne sont plus seulement compliqués, mais aussi complexes en ce sens que leur dynamique propre peut les faire échapper à tout contrôle ». De son côté, Antoine Reverchon, bien qu’il aborde à plusieurs reprises les conséquences humaines de différentes catastrophes, semble s’inquiéter plus particulièrement des conséquences financières des mégachocs, ainsi ce morceau d’anthologie de l’inconscience : « Mais tous les acteurs savent maintenant que la pyramide assureurs-pools d’assureurs-réassureurs-État s’écroulerait face à des sinistres encore plus importants et hautement probables, comme un séisme touchant Tokyo ou Los Angeles, ou un nuage nucléaire sur le Japon ou l’Europe ». Ce qui est terrifiant dans ce dossier ce sont moins les catastrophes que nous avons déjà largement évoquées, mais bien plutôt, et comme à Fukushima, un incroyable degré de résignation, l’obligation qui nous est faite de nous adapter, de gré ou de force, à un système absurde, la mise sur un même plan d’égalité des conséquences humaines et financières, l’incapacité absolue à concevoir d’autres possibles. Tout individu doué d’un minimum de bon sens aurait rédigé un article intitulé « Pour nous protéger, balayons le capitalisme et ses systèmes incontrôlables ».

Pour conclure posons la question ultime : pourquoi ne sommes-nous pas parvenus jusqu’ici à faire meilleur usage des capacités cognitives dont nous sommes dotés ? Avec Jean-Pierre Dupuy [10], on peut avancer une explication. Nous avons, à ce jour, plus ou moins triomphé de la tyrannie des croyances religieuses, mais nous n’avons pas su inventer une éthique, une sorte “d’extériorité englobante”, capable de modérer, de sublimer la part de folie et de violence qui est en nous. Ces valeurs, cette éthique, nous aurions pu les trouver dans un sentiment d’appartenance à un univers qui nous transcende infiniment. Un univers dont la beauté, l’harmonie et la nécessité s’inscrivent dans la structure d’un fragment de givre, aussi bien que dans ces masses de poussières incandescentes, dans ces nébuleuses lointaines, où, nous dit-on, naissent les étoiles…

Laissons au philosophe Pierre Hadot le soin de poursuivre cette idée, de dissiper un peu l’abattement qui nous saisit, en imaginant, dans un texte magnifique, une humanité enfin réconciliée avec elle-même et l’Altérité. Cela aurait pu être, cela pourrait-il encore advenir ? : « Si l’homme éprouve la nature comme une ennemie, hostile et jalouse, qui lui résiste en cachant ses secrets, il y aura alors opposition entre la nature et l’art humain, fondé sur la raison et la volonté humaines. L’homme cherchera, par la technique à affirmer son pouvoir, sa domination, ses droits sur la nature.

Si, au contraire, l’homme se considère comme partie de la nature, parce que l’art est déjà présent, d’une manière immanente, dans la nature, il n’y aura plus opposition entre la nature et l’art, mais l’art humain sera en quelque sorte le prolongement de la nature, et il n’y aura plus alors rapport de domination entre la nature et l’homme. L’occultation de la nature ne sera pas perçue comme une résistance qu’il faut vaincre, mais comme un mystère auquel l’homme peut être peu à peu initié. » [11]


[1

[2Revue Internationale des Livres et des Idées, Janvier-février 2010. La revue ayant momentanément suspendu sa parution on peut consulter cet article et bien d’autres sur son site internet revuedeslivres.net

[3Voir Bernard Blavette, L’imposture capitaliste, GR 1100, Juillet 2009.

[4dans L’accident originel, ed. Galilée, 2005.

[5Le Monde , 27-28/2011, p.3.

[6Traduction de l’auteur.

[7Voir par exemple Le Monde du 1/4/2011 p.5 : « À la centrale de Brennilis, un démantèlement sans fin », article qui pointe les dangers et les coûts de la mise hors service d’une centrale qui est à l’arrêt depuis 1985 et dont on espère achever le démantèlement en 2020-2025 !!!

[8Nous développerons ce point dans un prochain article : Éloge de la sobriété

[9Jean-Pierre Dupuy Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain p. 87, éd. du Seuil, Points-Essais, 2002.

[10Lire La marque du sacré , Jean-Pierre Dupuy, éd. Flammarion, Champ-Essais, 2010.

[11Pierre Hadot Le voile d’Isis : Essai sur l’histoire de l’idée de Nature éd. Gallimard,2004.