La critique sociale en question (II)

par  C. AUBIN
Mise en ligne : 31 mars 2009

Christian Aubin poursuit ici sa réflexion commencée dans son article de la GR 1095, dans lequel il cherchait quels sont les freins qui empêchent les mentalités d’évoluer.

II - Enjeu idéologique et contrainte sociale

Dès la naissance du capitalisme, il est apparu que l’efficacité du système à générer du profit serait potentiellement considérable et les riches bourgeois en étaient tout excités. Mais des obstacles sont très vite apparus, qu’ils devraient combattre sans attendre. Bien sûr, l’église avait jusqu’alors fort bien réussi à faire admettre aux pauvres la légitimité d’origine divine de leur sort. Mais l’autonomie de pensée et le caractère revendicatif de la classe ouvrière montante ne pourraient être endigués par la foi et les sermons, par essence irrationnels.

Dans son roman de 1854 Temps difficiles, Charles Dickens se fait l’écho de cette problématique en prêtant à son maître d’école, Mr. Gradgrind, les préceptes suivants : « C’était un des principes fondamentaux de la doctrine Gradgrind que toute chose devait être payée. Personne ne devait jamais, en aucun cas, rien donner à qui que ce fût sans compensation. La gratitude devait être abolie et les bienfaits qui en découlent n’avaient aucune raison d’être. Chaque pouce de l’existence des humains, depuis la naissance jusqu’à la mort, devait être un marché réglé comptant. Et s’il était impossible de gagner le ciel de cette façon, cela signifiait que le ciel n’était pas un lieu régi par l’économie politique et qu’on n’avait rien à y faire. »

Ce maître d’école mis en scène par Dickens, au début de la révolution industrielle en Angleterre, est un homme de science capable de résoudre chaque problème de la vie par le calcul arithmétique, privilégiant le raisonnement et la logique sur l’émotion et l’imagination. Il appuie visiblement son enseignement sur les avancées de l’économie politique comme les publications d’Adam Smith et son célèbre ouvrage de 1776 : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. On y trouve les fondements du dogme du marché capitaliste, cœur de doctrine du néo-libéralisme actuellement en vigueur, selon lesquels le marché serait seul capable d’apporter paix, prospérité et bonheur à l’humanité, pour peu qu’il fonctionne sans entraves.

Bien entendu, à cette époque, on n’était pas en mesure d’utiliser des modèles mathématiques pour étayer les théories d’Adam Smith sur le comportement des marchés. Mais celui-ci, semble-t-il, fut sensible dans ses travaux, à l’idéal newtonien des lois et équations régissant l’écoulement des fluides.

Le comportement rigoureux auquel les hommes sont censés se soumettre, selon cette théorie, suppose de les considérer comme des “atomes sociaux” indéfiniment mobiles et mus par une seule considération : celle de leur intérêt bien compris. Leur raison agirait donc alors comme une autorité naturelle, mobilisant leur intérêt égoïste en toutes circonstances, comme moteur unique et rationnel de leur conduite.

Or chacun peut constater que la réalité sociale est réfractaire à ce dogme étrange. Il apparaît au contraire qu’une raison d’agir purement égoïste ne peut constituer en soi une valeur qui, par définition, est « ce au nom de quoi un sujet peut décider, quand les circonstances l’exigent, de sacrifier tout ou partie de ses intérêts, voire, dans certaines conditions, sa vie elle-même » [1]. Aucune société humaine ne peut exister sans développer des systèmes complexes de liens de culture et de valeur entre ses individus.

On perçoit clairement l’impasse où mène la théorie utilitariste de la marchandisation de toutes les activités humaines, l’impossibilité anthropologique d’une “société capitaliste” ne répondant qu’à la logique rationnelle de “l’intérêt bien compris”.

Pourtant, le pouvoir en place tente en permanence de mener à bien la mission impossible d’inverser les valeurs de notre société, afin d’annihiler les réactions de rejet social provoquées par les conséquences de ce dogme vide de sens. Alors que chacun sait que la solidarité et la générosité sont les meilleurs fondements des relations de qualité dont nous avons besoin pour vivre ensemble, il fait la promotion de l’individualisme forcené, de la compétition en toute chose et de l’injustice sociale, l’égoïsme de classe étant la norme moderne à laquelle nous devrions tous nous conformer.

Cette prétention extraordinaire va bien au delà des forces et du pouvoir exercés par une poignée d’individus sur des dizaines de millions de citoyens adultes. Elle est aussi partie prenante de la lutte politique, économique, idéologique et sociale, qui se déroule sur l’ensemble de la planète pour imposer une norme universelle compatible avec le marché capitaliste mondial. Le heurt frontal de cette ambition avec la diversité croissante des identités, des aspirations et des cultures nationales en pleine mutation, qui reconfigurent le monde dans lequel nous vivons, a conduit les maîtres du capitalisme international à développer une nouvelle stratégie afin de vaincre les résistances populaires.

C’est ainsi que nous sommes entrés brutalement dans une sorte de basculement planétaire, un processus psychotique précipité par les évènements du 11 septembre 2001, un nouveau régime de guerre de longue durée annoncé officiellement par G.W.Bush sous l’expression de “la guerre contre le terrorisme global”. Philippe Zarifian, dans son livre L’échelle du monde [2], le caractérise en ces termes : « On ne peut pas réduire ce régime à une suite d’épisodes guerriers, d’attaques militaires. C’est avant tout un nouveau régime de contrôle, visant à s’étendre à l’échelle mondiale, et qui fait de la guerre son mode d’existence principal et permanent, quels que soient les épisodes d’affrontements militaires et policiers explicites, et ceci en utilisant tous les registres : politique, idéologique, policier, militaire, médiatique, législatif, etc. La guerre n’est pas et n’a jamais été simplement militaire. »

C’est la même guerre qui se déploie en continuité sur un double front, externe et interne, créant une atmosphère nouvelle, anxiogène, imprégnant de plus en plus notre société. Elle est la justification de l’application permanente d’une juridiction d’exception, l’AMT (Association de Malfaiteurs en relation avec une entreprise Terroriste) qui criminalise la contestation sociale en dévoyant sur elle les moyens anti-terroristes de la police et de la justice. Contrairement à la quasi-totalité des autres pays comparables où il y a protection juridique des prévenus tant qu’on n’a pas prouvé leur culpabilité, en France et plus particulièrement depuis 2006, la simple suspicion est intégrée dans le système judiciaire grâce à l’AMT qui permet d’incriminer des gens qui n’on pas encore commis d’actes délictueux. C’est l’intention qui est pénalisée !

(à suivre)


[1L’enseignement de l’ignorance, Jean-Claude Michéa, éd. Climats (2006).

[2L’échelle du monde, Philippe Zarifian, éd. La dispute, (2004).