Les malheurs de l’Etat providence

par  P. SIMON
Publication : février 1981
Mise en ligne : 15 octobre 2008

A la différence des Etats-Unis où l’aide sociale n’existe que sous une forme fragmentaire et toujours révocable, la plupart des nations de l’Europe de l’Ouest possèdent, depuis des années, des systèmes particuliers qui permettent la prise en charge du citoyen par la communauté tout au moins face aux grands problèmes de la vie que l’individu a peu de chances de résoudre seul. En effet, nos sociétés sont devenues plus complexes, la division du travail tend à s’accentuer et il est donc normal que certains services essentiels soient assurés collectivement.
C’est ainsi que, dans le but de créer des sociétés plus humaines les gouvernements, parfois de leur propre initiative comme ce fut le cas en ,Angleterre dès 1945, souvent sous la pression des électeurs, se sont efforcés de mettre un écran entre les vieux, les malades et les infirmes et la misère à laquelle les condamnait impitoyablement un système où chacun doit assurer sa propre subsistance. Certes, les familles avaient déjà partiellement résolu le problème, chacun selon ses possibilités. Mais il y a des sans famille et aussi des familles pauvres. D’où la, nécessité d’organiser une protection à l’échelon de la nation qui seule permettait d’établir une certaine justice et satisfaisait la raison.
La crise économique a apporté avec elle la raréfaction des emplois, donc des cotisations nécessaires au fonctionnement du système, ainsi que des impôts plus lourds pour ceux qui travaillent. Le chômage croissant ne peut être indemnisé qu’en puisant davantage dans les poches des contribuables qui commencent à crier grâce ou, en fabriquant de la monnaie de singe, pour combler les déficits budgétaires.
Par son organisation pesante, l’aide sociale sous toutes ses formes donne naissance à une bureaucratie budgétivore ainsi qu’à des abus manifestes. Par exemple, les Danoises qui travaillent moins de quarante heures par semaine touchent une indemnité de chômage compensatoire. C’est à ce titre qu’une dentiste de la Sécurité Sociale qui gagnait 180 000 francs par an pour 29 heures hebdomadaires recevait aussi 22 500 francs par an au titre du chômage partiel. La facture de l’aide sociale s’est donc élevée au Danemark passant de 12 milliards de francs en 1970 à 56 milliards en 1980. De telles distorsions sont génératrices d’inflation.
En Suède, où les impôts représentent 52 % du revenu des personnes physiques, un travailleur bénéficiant du salaire unique et ayant deux enfants gagne, par exemple, 85 500 francs par an. Après déduction des impôts et compte tenu des allocations familiales, il perçoit en fait un peu moins de 60 000 francs net. S’il travaille à mi-temps ses revenus diminuent de 8 000 francs seulement.
Le problème des retraités est également aigu. Toujours en Suède, 4,2 millions de travailleurs font vivre 1,2 millions de retraités. Or, selon une commission d’experts, le nombre de personnes dont l’âge va de 80 à 90 ans va doubler dans les dix prochaines années. Leurs enfants, bien sûr, ne pourront pas subvenir à leurs besoins étant eux-mêmes retraités.
On pourrait multiplier les exemples et montrer à quel point les budgets nationaux sont grevés par des dépenses d’aide sociale dont l’ascension est vertigineuse. L’idée équitable de nos sociétés, idée qu’il ne s’agit pas d’abandonner, est en fait pervertie par les pesanteurs d’un système économique où le profit réalisé par quelques uns et le travail intensif de quelques autres doivent permettre de faire vivre une partie de la population qui, elle aussi, croît. Cette situation est malsaine et engendre des jalousies et des tensions entre catégories sociales, certains se plaignant, non sans quelque raison, d’être exploité à l’avantage de « paresseux ».
Aux Etats-Unis on a vu ces dernières années de véritables révolutions de citoyens obligeant les responsables de leur Etat à diminuer les impôts, donc l’aide sociale et les services publics, toujours les premiers à souffrir dans ce cas. Les défavorisés vont être encore plus défavorisés et ce n’est pas M. Reagan qui va aller contre ce courant.
Il est manifeste que seule une révision fondamentale, celle que propose l’Economie Distributive, peut permettre de préserver l’idée de justice et d’égalité face à la vie et les impératifs d’une saine gestion de l’Etat. Il est temps qu’on s’en persuade avant de faire fausse route et de régresser vers un type de société égoïste et farouchement individualiste dont le spectre se profile à l’horizon.