Sans espoir de retour

par  P. SIMON
Publication : novembre 1982
Mise en ligne : 9 janvier 2009

ILS sont partis sans espoir de retour les emplois de ceux qu’on appelle les cols bleus, partis avec les industries qui les employaient. Les uns et les autres ont été balayés par le raz-de-marée technologique qui constitue le fond de la crise que nous traversons.
Il s’agit des industries traditionnelles, comme les aciéries, l’automobile, le caoutchouc et les textiles qui, il n’y a pas encore si longtemps formaient la charpente de notre économie. Rien qu’aux EtatsUnis, elles ont perdu, depuis 1978, plus d’un million d’emplois qui ne seront jamais créés à nouveau. Plus de 1 500 d’entre elles ont définitivement fermé leurs portes depuis 1975.
Pourquoi ? Parce que les industriels américains ont de plus en plus recours à l’automatisation des ateliers et aussi parce que, là où elle n’est pas possible ou rentable, mieux vaut laisser les tâches subalternes de fabrication à la main ’à des pays à bas salaires. En Chine, par exemple, la main-d’oeuvre est payée 1,06 francs de l’heure. Aucun ouvrier de pays industrialisé ne peut accepter de travailler à ce tarif.
Quelques chiffres précisent l’ampleur du désastre. Toujours aux Etats-Unis, l’automobile a vu son personnel réduit d’un tiers eh 4 ans. En 20 ans, le nombre des travailleurs du rail a baissé de 68 %. Globalement, les aciéries ont perdu 57 % de leurs ouvriers en 25 ans et le textile 41 %.

Le phénomène est irréversible. Les travailleurs qui accomplissent des tâches« manuelles dans des secteurs où l’automation est possible ou dont les activités peuvent être transférées à l’étranger sont menacés dans leur emploi à court ou à moyen terme. Qu’ils n’espèrent pas se reclasser tous dans les domaines en expansion. Si, au cours des trois dernières années, les emplois des cols blancs ont augmenté de 5 %o en moyenne, ceux des cols bleus ont baissé de 10 %.
Que peuvent faire les travailleurs en présence de cette évolution  ? Certains peuvent se recycler dans des secteurs nouveaux après avoir reçu une formation nouvelle. Pour diverses raisons, tous ne le peuvent pas. Le pourraient-ils qu’ils ne seraient pas sûrs d’être embauchés.
Directement menacés de licenciement d’autres acceptent, ou même proposent, qu’on réduise leurs salaires espérant ainsi permettre à leur entreprise de’ retrouver sa rentabilité en réduisant ses coûts de production. Mais qu’ils ne se fassent pas d’illusions. Ils ne font que retarder l’échéance.
Une autre attitude consiste pour les travailleurs à racheter leur entreprise et à l’exploiter eux-mêmes. Qu’on en juge. En décembre 1981 les employés d’une usine de roulements à billes de la Général Motors ont repris leur usine sur le point de fermer. Leur première mesure a consisté à voter une réduction de 25 % de leurs salaires. En France, M. Krazucki déclarait il y a quelques jours qu’il n’était pas possible d’accepter une baisse de pouvoir d’achat pour 1982. Comment, pourtant y échapper dans un tel contexte ?
Pour remonter le moral de la nation les économistes annoncent l’avènement de l’ère post-industrielle, sorte de nouvel Eden où les usines seront propres et agréables et dont les tâches répétitives auront été bannies. Une étude de l’université Carnegle-mellon prévoit que d’ici l’an 2000, 3 millions d’ouvriers auront été remplacés par des robots. A peu près dans le même temps, ajoute cette étude le chiffre d’affaires de l’industrie américaine de lai robotique aura été. multiplié par près de 50. Soit, mais un chiffre d’affaires ne représente pas des : emplois. Moins optimiste, un dirigeant syndicaliste voit, la nouvelle société coupée en deux par un fossé de plus en plus profond séparant les riches des moins riches. Il a peut-être bien raison.