…avec un bémol

par  M.-L. DUBOIN
Publication : août 2012
Mise en ligne : 17 novembre 2012

Dans l’article ci-dessus, Guy Evrard a fort bien fait l’éloge de J-J Rousseau, et montré que ses écrits sont au cœur de la plupart des grands débats d’actualité sur la démocratie, sur l’égalité, sur la liberté et sur les rapports de l’homme avec la nature. En ces domaines, ce sont les penseurs les plus progressistes qui reprennent les idées de ce citoyen autodidacte qui apparaît ainsi, trois cents ans après sa naissance, comme un remarquable précurseur.

Par contre, certaines de ses vues ne sont plus guère partagées aujourd’hui que par les plus réactionnaires, surtout celles qui se rapportent à cet autre sujet d’actualité qu’est la “parité hommes-femmes”.

La plus critique des féministes à cet égard est évidemment aussi la plus virulente : Élisabeth Badinter, philosophe et historienne spécialiste du XVIIIème siècle. Elle se veut objective : « Je peux juger Rousseau sévèrement en tant que féministe. Je l’aime cependant beaucoup en tant que citoyenne. Je suis hostile, récalcitrante à "Émile". Mais totalement admirative par rapport au "Contrat social" que j’estime être un texte sacré, fondamental, à l’origine de la démocratie » a-t-elle précisé, lors d’un interview [1] . Elle estime que « Rousseau a structuré l’inégalité des sexes Rousseau est l’antiféministe par excellence Rousseau est celui qui aura enfermé les femmes dans les maisons, afin qu’elles soient de bonnes mères et de bonnes ménagères ». Elle précise cependant qu’à l’époque de Rousseau, les femmes (hormis les “femmes de salon”) n’ayant pas de rôle assigné, il leur en a conféré un, qui doit leur amener gloire et bonheur. Et elle ajoute : « Les choses ont-elles beaucoup changé ? Quand je vois aujourd’hui le thème de la mère idéale qui se sacrifie pendant six mois pour allaiter son enfant, je redécouvre les mêmes arguments. Tout le discours écolo-féministe emprunte énormément à ce philosophe. La conjonction de la philosophie naturaliste écologique, consistant à placer les biens de la nature avant le bien-être personnel, associé au discours féministe, basé sur la différence des sexes, nous renvoie peu ou prou aux textes de Rousseau. Les petits bourgeois et moralisateurs de la Révolution française vont reprendre et durcir les propos de Rousseau. Plus tard, le code de la famille de Napoléon est lui aussi déduit de la philosophie rousseauiste. Nous assistons aujourd’hui à un retour de cette pensée naturaliste, écologique qui tend à assigner de plus en plus les femmes à leur rôle maternel. Il faudra du temps pour que l’on s’en rende compte. À mon avis, il est encore un peu trop tôt. »

Pour Danielle Sallenave, membre de l’Académie française, on a plutôt abondé dans l’éloge et la reconnaissance à l’occasion de cet anniversaire, mais il y aurait à redire sur certains points, dont les thèses de Rousseau sur l’éducation. Elle a précisé [2] : « Oui c’est vrai, Rousseau est le premier à avoir attiré l’attention sur ce qu’est l’enfant, son évolution. Mais son idée de la spontanéité d’une éducation naturelle est inquiétante car c’est d’elle que sont sorties beaucoup de réformes, voire d’hérésies, pédagogiques. Quant à l’éducation des filles, là, c’est tout un programme. La femme, dit-il en substance, est faite pour plaire à l’homme. La dépendance est son état naturel, l’assujettissement est son lot. Il faut l’habituer à se gêner, l’exercer à se contraindre parce que toute sa vie, elle aura à subir la gêne et la contrainte. Jeune, elle doit s’accoutumer à avoir à interrompre ses jeux sans se plaindre, à ne rien faire quand il lui plairait de travailler, à n’avoir ni goût, ni volonté. Elle ne peut sentir de trop “bon heur”, de trop bonne heure, qu’elle n’est rien au regard de l’homme, que l’homme est le maître, que, pour elle, sa destinée est de céder, d’obéir et d’avoir tout à subir, même l’injustice ». Et elle n’hésite pas à commenter : « Il souhaite que Sophie (la future compagne de son Émile dont il raconte l’éducation)… cultive ses talents avec autant de soins pour le mari qu’elle aura, qu’une jeune albanaise pour le harem d’Ispahan ».

« … Il faut ma chère enfant, que je vous explique mes vues dans la conversation que nous eûmes tous trois avant-hier. Vous n’y avez peut-être aperçu qu’un art de ménager vos plaisirs pour les rendre durables. Ô Sophie ! Elle eut un autre objet plus digne de mes soins. En devenant votre Époux, Émile est devenu votre chef ; c’est à vous de l’obéir, ainsi l’a voulu la nature ; et c’est pour vous rendre autant d’autorité sur son cœur que son sexe lui en donne sur votre personne que je vous ai faite l’arbitre de ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations pénibles mais vous régnerez sur lui si vous savez régner sur vous... »

Rousseau Jean-Jacques, Émile ou de l’éducation, in œuvres complètes,
Édition Gallimard, Paris 1969,p. 706.

Anna Durnova, auteure de « Et Dieu créa la femme... » La condition féminine chez Jean-Jacques Rousseau complète ceci en ces termes : « La connaissance de la culture générale étant pour les femmes, d’après Rousseau, guère utile, voire négligeable, il faut tourner l’intérêt des petites filles sur des travaux pratiques tels que la couture ou la cuisine. Il n’oublie pas d’affirmer que ce type d’éducation correspond tout à fait au caractère naturel des femmes ».

Citons enfin Geneviève Fraisse, philosophe et historienne, directrice de recherche au CNRS. Elle s’exprimait le 23 avril dernier à propos de ce tricentenaire : « …il y a une omission de taille au tableau annoncé des commémorations : le féminisme. Pourtant Rousseau s’est largement exprimé sur la femme. Ainsi dans l’Émile : « toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utile, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes en tout temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance » ou encore ce délicieux passage à remettre néanmoins dans le contexte du XVIIIème siècle : « … Ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme ; si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe, son mérite est dans sa puissance, il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amour-même... ». Cette commémoration, dit-elle, « évacue les questions sexuées qui ont trait à la problématique du genre. On a célébré Darwin, on célèbre Rousseau, on met en scène Ibsen... À chaque fois je constate la même répulsion concernant le féminisme. Comme s’il s’agissait d’un sujet déclassé, secondaire, minoritaire. Rousseau est un grand penseur, un philosophe qui a écrit sur la sexuation du monde. Pas uniquement dans l’Émile ou dans la Nouvelle Héloïse. Il s’est attaqué à la question dans la Lettre à d’Alembert. Les femmes ont-elles accès à l’espace public ? Ont-elles le droit d’écrire ? Ces questions sont liées à la question de l’égalité qui fonde la démocratie. En déniant le droit aux femmes à l’espace public, Rousseau les prive de la citoyenneté. Les femmes font les mœurs : elles restent à la maison. Les hommes font les lois : ils sont dans l’espace public ». « Rousseau dénie aux femmes le droit d’écrire. Il a compris qu’il s’agit là de stratégies individuelles de liberté. Si on obtient l’égalité dans la sphère publique, alors pour tout être rationnel qui veut mettre en place les préceptes des Lumières, on est en droit de demander l’égalité dans la sphère privée. Une situation dangereuse pour qui veut faire cesser l’analogie entre le père et le roi, entre la famille et la cité. Le partage des deux gouvernements est essentiel pour construire la notion de citoyenneté et de république ».


[1à Chantal Savioz, le 31 janvier dernier.

[2dans l’émission, Les idées claires, le 13 juillet dernier.