Abondancisme et mouvement étudiant

par  M. PUJOLS
Publication : février 1987
Mise en ligne : 22 juillet 2009

« Trop gâtés... Ils ne veulent pas se battre... Ils demandent la facilité, ils veulent gagner beaucoup sans rien faire... Ils croient que tout leur est dû ! « Ces formules, bien qu’injustes pour une bonne partie de la jeunesse, me paraissent, au fond, exactes. Ce que les lycéens souhaitent, qu’ils en aient ou non conscience, c’est effectivement une vie plus facile ;s’ils veulent des facultés ouvertes, des études qui leur donnent un métier, c’est qu’ils souhaitent, d’une part, retarder leur entrée dans la vie professionnelle, d’autre part, avoir une occupation intéressante et un bon salaire ; de plus, pas mal d’entre eux veulent obtenir ces avantages sans en priver les autres : tout le monde ingénieur !...
Mais, s’ils ont cette mentalité, à qui la faute, sinon aux adultes ? D’abord, pour avoir été de bons parents, avoir aimé leurs enfants, s’être dévoués, sacrifiés pour eux (ce que font même les bêtes !), leur avoir fait l’enfance la plus agréable possible, avoir rêvé pour eux l’avenir le plus beau. Ensuite pour avoir été intelligents, avoir inventé une Science et des Techniques qui, aujourd’hui, permettent effectivement de rendre la jeunesse plus heureuse. C’est en effet aux enfants que l’Abondance s’applique de préférence, ce sont eux qu’elle marque le plus profondément ; les machines les plus sophistiquées, ils les connaissent et les admirent ; c’est dans leurs bandes dessinées, non dans nos romans, que les technologies de pointe ont la plus grande place !
Dans ces conditions, il est fatal que leur passage au monde adulte se fasse mal : il jure trop avec celui de leur enfance ! D’un côté en effet, ils ont vécu l’émerveillement devant les conquêtes de l’esprit, la convivialité familiale, la pratique de la ten-dresse, de l’autre ils s’affrontent à l’humiliation du savoir, à la débrouillardise, à l’endurcissement du coeur, aux comportements bêtement agressifs qui aboutissent à des gaspillages insensés ! Et, à moins que les parents ne deviennent des monstres sadiques, qu’ils ne privent exprès leurs enfants des douceurs qu’ils peuvent leur offrir, il paraît inévitable que le hiatus entre l’enfance, telle que nous prétendons la faire, et l’âge adulte, tel que nous nous obstinons à le vivre, soit de plus en plus profond. Ce que les mouvements de jeunes sont destinés à exprimer, c’est une formidable aspiration au bonheur, aussi vieille certes’ que notre humanité, mais fortifiée désormais par ces prémices de l’Abondance que la technique contemporaine permet aux enfants de goûter !
Pour que ces mouvements portent leurs fruits, combien faudra-t-il de générations ? Que de Révolutions avortées, que de Fêtes de la Fédération achevées dans le carnage ! Comment passer de la jacquerie à la réforme, comment trouver la voie du Bonheur ? C’est ici qu’intervient l’Abondancisme de J.Duboin. Jusqu’à lui, c’est sur des phénomènes sociaux et moraux, sur_ une révolution des mentalités que l’humanité a toujours fondé ses espoirs ; or les faits ont malheureusement prouvé que ces espoirs-là relèvent de l’illusion, et virent rapidement au cauchemar. Quelque habiles qu’ils soient, les manipulateurs des masses maîtrisent trop imparfaitement les mécanismes sociaux ; ces apprentis sorciers, lorsqu’ils agissent sur les esprits, par la terreur ou la propagande, provoquent souvent plus de malheur que de bonheur ; de leurs cures de jouvence, les pays sortent épuisés, exsangues, et il faut recourir aux vieux remèdes pour tenter de les remettre sur pieds !
Certes, l’Abondancisme ne saurait négliger le rôle de la générosité dans le passage à l’abondance  : il est énorme mais ce n’est pas de ce côtélà que les idées de J. Duboin nous invitent à insister : en effet, les vertus, les bonnes volontés, existent toujours (de toutes façons, ce n’est ni la propagande, ni la terreur, qui les multipliera !) ; ce qui compte, c’est d’abord que ces bonnes volontés se reconnaissent, apprécient leur nombre et leur force ; c’est ensuite qu’elles sachent comment réaliser leur idéal. Comme le proclame le titre de notre Revue, ce n’est pas en faisant appel à de vieilles recettes pour accentuer artificiellement la cohésion du groupe que l’humanité fera du neuf ; c’est en s’appuyant sur ce qu’elle a, laborieusement, héroïquement bâti au cours des millénaires, c’est-à-dire sur la connaissance et la maîtrise de son milieu, sur la Science et les machines. Et son action doit avoir un but : le bonheur matériel, sur cette terre, selon des modalités, non pas extraordinaires, mais déjà connues : le monde abondanciste n’est pas un Paradis différent de ce monde-ci, c’est notre monde ; mais l’abondance des biens matériels y règne, et les individus, inévitablement, en sont transformés !
Les Abondancistes se demandent souvent comment se fera la Transition : le mouvement des Lycéens leur apporte une réponse : si l’Abondance existe un jour, elle proviendra du formidable besoin de bonheur ressenti et accepté lucidement par des milliers d’hommes ; elle naîtra d’initiatives éclairées qui feront tâche d’huile, de l’enthousiasme qu’elles susciteront. Ce que le mouvement des Lycéens nous rappelle également, c’est que le monde contemporain, qui vit dans la terreur et la méfiance, a par-dessus tout besoin d’être rassuré ; les gens sont stupéfaits, bouleversés devant un rassemblement qui veut ne rien casser ! Inutile donc de rêver d’Abondance après une guerre nucléaire, ou une guerre civile : la misère, la mort engendrent la colère et la haine, à partir desquelles la voie est bien longue pour parvenir un jour au bonheur. Non, c’est le bonheur déjà acquis, préservé, aimé, qui peut engendrer un bonheur plus large. A nous, Abondancistes, d’ouvrir des perspectives qui ne terrorisent personne, qui soient ouvertes à tous les tempéraments, de dessiner, du bonheur que nous goûtons déjà, des prolongements de plus en plus abordables, plausibles et convaincants.