Le livre noir du libéralisme

par  M.-L. DUBOIN
Mise en ligne : 31 août 2008

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Il est sorti en mai, Christian Aubin nous l’a signalé en juin, Gérard-Henri Brissé y a fait référence en juillet et j’ai bientôt fini de le lire, mais je n’attends pas septembre pour dire que le livre de Naomi Klein intitulé La Stratégie du choc est formidable et qu’il faut, de toute urgence, que tout le monde le lise. De quoi occuper intelligemment ses vacances, pour 25 euros (la traduction française se lit très facilement). Parce que cette journaliste canadienne permet à ses lecteurs de tout comprendre : non seulement ce que le monde a subi, en fait de bouleversements économiques et de troubles sociaux depuis le milieu du siècle dernier, mais aussi l’avenir que mijotent les “Chicago boys”.

Tout commence vers 1950. La Deuxième Guerre mondiale, qui vient de finir, a été si épouvantable que la tendance générale est à voir dans l’État-Providence l’organisation démocratique de la Paix dans le monde. Mais cela ne convient pas à un professeur au département de sciences économiques de l’université de Chicago, Milton Friedman, et il se donne pour mission de faire la révolution dans la pensée économique. Au service de cette ambition, il va dès lors former des générations d’économistes à répandre sa vision partout dans le monde. Celle-ci s’appuie sur une croyance selon laquelle les forces économiques (le chômage, l’inflation, l’offre et la demande) sont comme des forces de la nature, éternelles et universelles, et elles constituent un sytème dont seul le marché parfaitement libre peut assurer l’équilibre : « Au sein du libre marché absolu imaginé dans les cours et les manuels de l’école de Chicago, ces forces sont en équilibre parfait, l’offre influant sur la demande à la manière dont la Lune attire les marées. Si l’économie était victime d’une inflation élevée, c’était toujours, selon le strict monétarisme de Friedman, parce que des décideurs mal avisés avaient laissé entrer trop d’argent dans le système au lieu de permettre au marché de trouver son propre équilibre. De la même façon que les écosystèmes se régissent et s’équilibrent eux-mêmes, le marché, pour peu qu’on le laisse se débrouiller sans ingérence, créera, au juste prix, la quantité précise de produits requise. Les produits en question seront fabriqués par des travailleurs qui gagnent exactement assez d’argent pour pouvoir les acheter - bref, c’est l’Éden du plein-emploi, de la créativité illimitée et de l’inflation zéro. […] Le capitalisme apparaît alors comme “un joyau fait d’une série de mouvements précis” ou comme un mouvement d’horloge céleste ».

Comme Friedman se targuait d’aborder l’économie comme une science aussi exacte et rigoureuse que la physique et la chimie, il ne lui restait plus, après avoir écrit des équations… qu’à trouver une économie réelle qui lui permette de montrer « qu’en l’absence de toute “distorsion”, il ne resterait qu’une société saine où règne l’abondance. » Et c’est pour cela que, pendant plus de 50 ans, ses élèves vont agir par tous les moyens, et surtout les pires, pour imposer, sa vision du “marché libre et non faussé” avec la promesse de résultats merveilleux.

Ce que ce livre décrit c’est la stratégie utilisée : il s’agit toujours de profiter d’un choc pour imposer la politique économique préalablement décidée par les “Chicago Boys”, à un peuple placé en pleine détresse et leur économie en faillite. Le choc peut être dû à un coup d’État, à une guerre, à une crise financière (créée à cette fin), à un changement de gouvernement, même à l’issue d’élections démocratiques, ou encore à un acte terroriste ou à une catastrophe naturelle. Le principe est de profiter de la perte de repère créée par ce choc pour opérer le changement dans l’urgence, en éliminant par la force, voire par la torture, d’éventuels opposants.

À l’aide d’archives (dont certaines récemment “déclassifiées”) et d’entretiens avec des témoins, en s’appuyant sur une bibliographie qui comporte plus de 1.200 références, Naomi Klein éclaire ce qui s’est passé depuis les anées 1970, en commençant par le “laboratoire d’essai” que fut le Chili de Pinochet, puis en Bolivie, au Brésil, au Royaume-Uni, en Indonésie, en Argentine, ensuite en Chine, en Pologne, en Afrique du Sud, en Union Soviétique, aux Philippines, en Malaisie, en Thaïlande, en Corée du Sud, et aux États-Unis avant le Moyen Orient, etc.

Je n’ai pas encore abordé la 5ème partie, mais j’en ai lu assez pour penser que cette étude, qui décrit, par exemple, la misère planifiée en Russie par « des responsables qui se vantent d’avoir acculé à la pauvreté 72 millions de personnes en huit ans seulement » devrait, en toute impartialité, faire encore plus de bruit que Le Livre Noir du Communisme.


[*Libéralisme = « doctine économique de la libre entreprise selon laquelle l’État ne doit pas, par son intervention, gêner le libre jeu de la concurrence ». Le Laroussse.