Liberté sous nos conditions

par  A. PRIME
Publication : février 1990
Mise en ligne : 2 avril 2009

Dans une série d’articles édifiants publiés par le Figaro, Maurice Allais pose clairement les conditions que nos économistes mettent à "notre aide" aux pays de l’Est. Voici par exemple des extraits de l’article publié le 22 Décembre :

"Tant que la Russie soviétique maintiendra le principe du parti unique, il n’y a pas lieu de lui apporter une aide ou de lui consentir des crédits .... II faut encore et surtout subordonner notre aide à un retour progressif à l’économie de marché, ...et au retour à la propriété privée... Elle doit en deuxième lieu consister dans l’ouverture de crédits remboursables, car tout ce qui est gratuit est gaspillé. Elle doit enfin consister dans le développement des échanges commerciaux, il faut acheter et non donner...
Ce qui n’empêche pas notre Prix Nobel de conclure :

Nous devons nous réformer

C’est pour une très grande part la prospérité de l’Occident qui explique l’effondrement des systèmes collectivistes totalitaires. Mais nous devons bien réaliser que notre exemple ne pourra être réellement convaincant pour les millions d’hommes libérés de leurs chaines à l’Est que si nous pouvons valablement répondre aux aspirations éthiques qui ont été à l’origine des sociétés collectivistes.
Tel n’est pas actuellement le cas d’une part, en effet, l’Europe Occidentale connait un chômage massif tout à fait insupportable et éthiquement inadmissible à tous égards, et d’autre part l’économie occidentale tout entière, qui repose sur de gigantesques pyramides de dettes est potentiellement instable, et elle parait s’être abandonnée à une sorte de délire financier et spéculatif où apparaissent des revenus énormes sans fondement réel, dont les effets démoralisants sont réellement tout à fait sous estimés (’"). Qu’il me suffise de rappeler ici, une fois encore, que les flux financiers entre les pays du groupe des Sept s’élèvent à plus de 400 milliards de dollars par jour, alors que les flux correspondant à des échanges commerciaux ne sont que de l’ordre de 12 milliards de dollars.
Les débats politiques ne sont que trop souvent falsifiés et fondamentalement intolérants. Pour ne prendre qu’un exemple, on ne voit que trop fréquemment certains commentateurs de la radio et de la télévision se livrer sur des questions fondamentales à une sorte de désinformation et d’endoctrinement idéologique. Face aux problèmes pressants d’aujourd’hui, nous aurions le plus grand tort de nous contenter de nous réjouir de l’effondrement des systèmes collectivistes totalitaires de l’Est, sans chercher à remédier réellement aux perversions que peut entrainer le libre jeu des marchés, lorsque le cadre institutionnel dans lequel ils fonctionnent est fondamentalement inapproprié.
Toute économie de marché soulève deux questions essentielles : l’efficacité et l’éthique. Pour l’essentiel, nous avons réussi à répondre à la première. Mais nous avons sans aucun doute largement échoué quant à la seconde.
En répondant de manière inappropriée à la question éthique, les sociétés de l’Est n’ont réussi ni l’efficacité, compromise par des organisations bureaucratiques et centralisatrices, ni l’éthique, bafouée notamment par les privilèges indus des nomenklaturas et par des violations permanentes des droits de l’homme à une échelle sans précédent. Gardons nous bien d’essayer de remédier aux insuffisances d’ordre éthique de nos sociétés en nous engageant dans la voie qui, inévitablement, a mené les sociétés de l’Est à des situations désastreuses.

En somme, d’après Maurice Allais, l’éthique était bafouée à la fois à l’Est et à l’Ouest. Mais à l’Est, c’était inévitable alors qu’à l’Ouest il y aurait des remèdes.
Or la structure des échanges et la nature de la monnaie étaient et restent fondamentalement identiques en capitalisme d’Etat ou en capitalisme privé. S’il y a des solutions respectant la morale dans le système occidental, pourquoi n’ont-elles jamais été mises en oeuvre par les innombrables gouvernements qui se sont succédés depuis deux siècles ?
La Suisse n’est évidemment pas une référence : les scandales financiers ne l’épargnent pas, le dernier exemple ayant touché jusqu’au Ministre de la Justice, Madame Kopp. Enfin, c’est le "coffre-fort"des puissants de ce monde y compris des Marcos et des Ceaucescu...

La réponse de "La Suisse"

D’ailleurs voici une réponse qui vient à point nommé ; il s’agit d’un éditorial du journal "La Suisse" à propos des événements qui viennent de se produire à l’Est :
"...Cependant l’Occident aurait tort d’interpréter cette évolution, avec notamment l’afflux de réfugiés estallemands en République Fédérale d’Allemagne, comme un signe de la supériorité du système capitaliste. S’il est vrai que nos démocraties Occidentales sont assurément les moins mauvais des systèmes, il est tout aussi certain que l’évolution actuelle de l’économie pourrait nourrir, à terme, des révoltes populaires analogues à celle que vivent aujourd’hui les pays de l’Est.
Poussée à l’extrême, l’économie de marché engendre en effet inévitablement des dérèglements  : gaspillage, pollution, injustices sociales... Honnêtement, on se demande vraiment comment l’Europe unie, par exemple, va pouvoir donner du travail à ses 14 millions de chômeurs ?
"

(Extrait d’un article de Michel Baeting publié par le journal "La Suisse" et cité par Claude Citon dans U.N. Spécial de décembre 1989).

(*)(contrairement à une opinion trop commune, ces maux ne sont pas des conséquences inévitables d’une économie de marché. La Suisse, pays développé, compte moins de 1 de chômeurs, et les excès actuels de la spéculation dérivent simplement d’un cadre institutionnel inapproprié).