Mon papa, il a dit…

par  R. LIADÉFRITE
Publication : octobre 2000
Mise en ligne : 16 juin 2008

Àla fin, mon papa il a dit à ma petite soeur :

— « Je veux bien, mais à condition que tu t’en occupes. »

— « Youpi », s’écria ma petite soeur. Et elle ajouta : « tu verras, je ferai tout pour le mieux. »

Sur ce, elle embrassa sur le dessus du crâne le jeune chiot qu’elle tenait dans ses bras.

—« C’est quoi, comme race ? » j’ai dit à ma petite soeur.

—« C’est un batardé », a répondu ma maman. « Y a du Labrador là-dedans, mais y a aussi autre chose, je sais pas quoi. »

—« Les batardés, c’est les plus solides et les plus intelligents, » a ajouté mon papa.

—« C’est comme les métissés », lança ma petite soeur. « La maîtresse elle a dit : une algérienne qui se marie avec un Français, ça donne toujours des enfants beaux et intelligents. Regardez Zarouna, elle est pas belle ? et puis c’est toujours la première en classe. »

—« Il n’empêche », a dit ma maman, « maintenant qu’on a décidé de l’adopter, il faut lui donner un nom. »

—« Moi », que j’ai dit à ma petite soeur, « je propose qu’on l’appelle Tobie. Pour un chien, c’est un beau nom. »

—« Mais c’est pas un chien », s’est exclamée ma petite soeur, « c’est une chienne ! »

—« Alors, on va l’appeler Tobine », a dit ma maman.

Tout le monde a éclaté de rire, sauf mon papa qui a dit :

—« Attention ! Il ne faut pas jouer avec ce nom-là ! Le Conseiller économique de mon patron d’Auchou, monsieur Guy AZAR, il a dit l’autre jour en réunion qu’il fallait respecter monsieur TOBIN, que c’était un grand homme, la preuve c’est qu’il avait eu le prix NOBEL. »

—« C’est quoi, le prix NOBEL ? » a dit ma petite soeur.

—« C’est une récompense. C’est comme si on te donnait un paquet de bonbons parce que tu as bien travaillé à l’école. »

—« Et qu’est ce qu’il a fait, monsieur TOBIN ? » reprit ma petite soeur.

—« Il a rien fait. Il a seulement dit qu’il fallait taxer les riches pour en donner aux pauvres. Oh ! une toute petite taxe ! »

—« Attendez », dit mon papa, en sortant son calepin de la poche de son veston. « Voilà ! J’ai pris des notes quand monsieur AZAR a parlé. D’après lui - je cite – "les riches maintenant c’est les banquiers et les financiers, ceux qui font des opérations spéculatives sur des opérations de change…" »

—« Oh ! là !là ! » s’écria ma maman. « Qu’est ce que ça veut dire ? »

—« C’est bien simple », reprit mon papa. « Les banquiers et les financiers, ils ont beaucoup d’argent et ils essaient toujours d’en avoir plus. Et pour cela, plusieurs moyens sont possibles. Un exemple : ils prévoient que le cours d’une monnaie va baisser,- quelquefois d’ailleurs ils s’arrangent pour le faire baisser - et alors ils vendent ces monnaies affaiblies pour en racheter d’autres dont les cours montent. La différence, c’est leur bénéfice. »

—« Ça, je comprends », dit ma maman. « Et ça représente plusieurs millions de francs ? »

—« Tu veux rire ! » reprit mon papa. « Ces opérations et bien d’autres du même genre , s’élèvent à 10.000 milliards de francs. Par jour ! »

—« C’est pas possible » , dit ma maman en s’étranglant.

—« Si. Et c’est sur ces sommes énormes, a dit monsieur AZAR, que les financiers prennent des marges bénéficiaires petites en pourcentage mais confortables en réalité. Et ce sont ces bénéfices qu’il faut taxer, selon M. TOBIN. »

—« Mais de ces marges, j’espère qu’on va leur en prendre au moins la moitié ! »

—« Pas tout à fait », expliqua mon papa, embarrassé. « On parle de 1%, ou bien de 0,5%, ou mieux de 0,25%, ou encore de … »

—« De rien du tout ! » ironisa ma maman.

—« Tu vois toujours le mauvais côté des choses, » s’emporta mon papa. Après un silence, il ajouta  : « À vrai dire, ce n’est pas si simple. Toujours d’après monsieur AZAR, l’économiste canadien Robert MUNDELL - un autre prix NOBEL - a dit que la taxe TOBIN était une idée idiote. Et notre Ministre des finances a dit que monsieur BERCY était contre ; et monsieur AZAR a levé les bras au ciel en disant : « alors, si BERCY est contre… » Les avis sont partagés. »

—« Bref », conclut ma maman, « ça fait des années et des années qu’on parle de faire payer les riches pour donner aux pauvres et on n’y est jamais arrivé. »

Le silence qui suivit cette forte parole fut interrompu par ma petite soeur :

—« Alors, on va nous taxer parce que nous aussi on est riches ? »

Et devant notre étonnement :

—« Ben oui, on est quand même riches puisqu’on a adopté une chienne qu’on devra bien soigner et bien nourrir. »

—« Mais non », dit mon papa en souriant. « Nous, on n’est pas riches. »

—« Alors, on est pauvres ? » sanglota ma petite soeur en serrant le jeune chiot dans ses bras.

—« Mais non, mais non, ma chérie. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on est plutôt du côté des pauvres que du côté des riches », précisa ma maman qui rêvait de changer ses meubles de cuisine vieux de trente ans.

—« C’est vrai qu’on n’est pas riches », ajouta mon papa. Et il se plongea dans son calepin pour relever à nouveau quelques chiffres. « Toujours d’après monsieur AZAR, les 200 plus grosses fortunes du monde auraient plus d’argent que les deux milliards de personnes les plus pauvres. »

—« Mon dieu ! mon dieu ! » s’écria ma maman, stupéfaite. « Mais on ne nous a jamais dit ça à la télévision. »

—« Et il y a beaucoup plus pauvres que nous », poursuivit mon papa en interrogeant à nouveau ses notes. « Plus de 3 milliards d’habitants de notre planète vivent avec moins de 15 francs par jour et, d’ici à 2008, le nombre de pauvres devrait augmenter de 40 millions en Afrique. »

—« C’est y dieu possible ! » s’étrangla ma maman qui serra machinalement son porte-monnaie dans la poche de son tablier.

—« C’est pour ça qu’il faut faire quelque chose, qu’il faut « activer notre citoyenneté » comme disait monsieur HASPOËT, Taxe TOBIN ou pas, il faut sauver ces malheureux », poursuivit mon papa.

—« Et si nous, à la maison, on est plutôt pauvres, la France, elle, elle est riche ? » j’ai demandé à mon papa.

—« Bien sûr », dit celui-ci. « Monsieur AZAR l’a affirmé  : c’est la fin du chômage et les sondages disent que tous les Français sont heureux. »

—« Qu’est ce qu’il faut pas entendre ! » s’exclama ma maman. « En dehors de ses allers et retours entre PARIS et AUCHOU, il a déjà visité la province, ton monsieur AZAR ? Il sait que Léon, le fermier de la rue Blanche Poule, il va devoir arrêter son activité agricole parce que le fuel est trop cher et qu’il n’arrive même plus à payer les traites de son nouveau tracteur ? Il sait que la fille à Léontine, elle travaille en moyenne 3 heures par jour à AUCHOU et qu’elle doit attendre toute la journée à côté du téléphone pour savoir si on a besoin d’elle ? Il sait qu’Arthur, notre voisin, il vient d’être mis en préretraite à 52 ans et qu’il a essayé de se suicider parce qu’il disait qu’il n’était plus bon à rien ? Il sait que not’ fiston, à 29 ans, depuis qu’il a fait ses six mois sous contrat à durée déterminée, il n’a toujours pas retrouvé de boulot ? C’est ça, le bonheur des Français ? Elle est belle, ton « incontournable économie de marché », comme le dit si bien ton monsieur AZAR. »

Mon papa et moi, on baissait la tête en silence, et ma petite soeur s’était remise à sucer son pouce. Encore une fois, avec son bon sens, ma maman venait de nous enlever nos dernières illusions. On était loin du débat sur la taxe TOBIN…

—« Ouah ! » glapit la chienne qui se sentait sans doute délaissée.

Tous les quatre on éclata de rire, heureux de voir le silence brisé.

— « C’est pas tout de ça », dit ma petite soeur. « Avec toutes vos histoires, on n’est pas plus avancés. Alors, comment on l’appelle, cette jolie petite chienne  ? »

—« AZOR ? » risqua ma maman.

—« Guy AZOR ! » pouffa de rire ma petite soeur.

—« Non », dit mon papa. « Ça pourrait être mal pris par mon patron d’AUCHOU s’il venait à l’apprendre. Non, ni TOBINE, ni AZOR. D’ailleurs, AZOR c’est encore un nom de chien. Et nous, c’est une chienne qu’on adopte. »

—« J’ai une idée ! » s’écria ma petite soeur. « On va l’appeler ZOUZOU. »

—« ZOUZOU ? » dirent ensemble mon papa et ma maman.

—« Oui, ZOUZOU », dit ma petite soeur. « Ca convient aussi bien à une chienne qu’à un chien. Et puis, si un jour je demande un autographe à ZINEDINE, je pourrai lui dire : s’il vous plaît, monsieur ZIDANE, mettez sur la photo de ZOUZOU "Bisous de ZIZOU à ZOUZOU" » Et, devant notre étonnement, elle ajouta : « Ben quoi, ZIZOU c’est quand même le meilleur immigré authentiquement français de l’année, non ? Et puis, ce qu’il fait avec ses pieds, c’est plus facile à comprendre que ce que veut faire TOBIN avec sa calculette ! »