Repenser l’économie, enfin !

par  J.-P. MON, M.-L. DUBOIN
Publication : février 2018
Mise en ligne : 17 juin 2018

Il y a plus de 80 ans, le fondateur de ce journal entreprenait de dénoncer publiquement les aberrations économiques qui étaient enseignées en faculté et que, contrairement à une croyance imposée, il était possible de repenser l’économie. Il parvint à convaincre beaucoup de monde, mais pas “les décideurs”.

Bernard Maris, un des rares économistes à avoir reconnu la pertinence de ses réflexions, avait presque réussi, peu avant d’être assassiné, à faire créer une nouvelle section d’économie au Conseil National des Universités : il avait même reçu l’accord de la Ministre. Mais celle-ci, au dernier moment, ne signa pas le décret… sans en donner la raison !

C’est ainsi qu’en France, pendant des décennies, oser dire que l’économie devait être refondée était impensable  : oser une pareille “utopie”, c’était faire preuve de mauvais esprit, et le coupable ne pouvait qu’être incompétent.

Et pourtant, enfin, des esprits s’ouvrent. Au point que c’est aujourd’hui tout un réseau international très actif d’étudiants, d’enseignants, d’écologistes, de simples citoyens… qui se rassemblent pour démystifier, diversifier, revigorer l’économie, tant dans l’enseignement que dans la vie de tous les jours [1].

Le mouvement est né au début des années 90 à l’Université de Sydney où quelques étudiants et certains professeurs ont commencé à souligner l’étroitesse de leur formation économique. Pour la faire évoluer, ils ont réussi à faire créer un département d’économie politique (qui existe encore…).

Les universitaires australiens n’étaient pas les seuls à critiquer leur formation économique. En 1992, la Revue Américaine d’Économie publiait une lettre appelant à élargir l’enseignement de l’économie. La lettre était signée par neuf “prix Nobel” dont Paul Samuelson et Robert Solow.

Entre 2000 et 2003, des étudiants des universités de Cambridge, de Harvard et de Paris demandèrent aussi que leur enseignement d’économie soit radicalement transformé. En France, la presse fit largement écho à cette demande et le Ministre de l’Éducation Nationale de l’époque, Jack Lang, chargea J.P Fitoussi de la rédaction d’un rapport, qui, rendu public en septembre 2001, contenait d’importantes propositions pour modifier en profondeur l’enseignement de l’économie. 

Mais cela en resta là.

Les étudiants de l’Université de Sydney ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils n’étaient pas une exception et que leurs critiques sur l’enseignement de l’économie ne concernaient pas qu’une université particulière ou un seul pays mais que c’était un phénomène mondial. Ils apprirent qu’il existait déjà un mouvement international, l’Initiative Internationale des Étudiants pour le Pluralisme Économique (ISIPE) auquel ils adhérèrent et dont ils sont toujours membres. Ils y exposèrent leur souhait commun d’un enseignement d’une économie plurielle.

Bien évidemment les étudiants de Repenser l’Économie et les mouvements du même type ont été fortement influencés par les événements de 2007/2008 qui ébranlèrent non seulement les marchés mondiaux mais aussi les bases même de l’économie. Souvenons nous, pour l’anecdote, de l’étonnement de la reine d’Angleterre demandant : « Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? »…

Bref, le scepticisme et la défiance envers les économistes se répandirent dans une grande partie de la population. Et, bien sûr, les membres de Repenser l’Économie essayèrent de comprendre pourquoi le krach financier avait eu lieu, pourquoi le niveau de chômage est si élevé, pourquoi des services publics sont supprimés, etc.  !

Ils en conclurent que, de toute évidence, il fallait remettre en cause la théorie économique actuellement enseignée.

Ils ont aussi rapidement compris que la réforme de l’enseignement de l’économie à l’Université n’était que la moitié du problème car les étudiants d’aujourd’hui seront demain des hommes et des femmes politiques qui auront besoin de mieux informer et donc d’apprendre à communiquer d’une façon beaucoup plus compréhensible par la grande majorité de la population, afin que tous les citoyens puissent désormais contribuer aux débats économiques.

Repenser l’Économie a publié en 2015 son premier ouvrage The Econocracy : the perils of leaving economics to the experts [2].

L’action de Repenser l’Économie s’étend maintenant aux Universités de la plupart des pays, y compris la Chine et les États-Unis.

Le réseau impulse de nombreuses manifestations notamment en Grande Bretagne.

Trente-trois thèses

L’une de ses manifestations les plus récentes a eu lieu le 12 décembre dernier (pour le 500ème anniversaire de la Réforme !) à l’University College de Londres où furent présentées trente-trois thèses (chiffre considérable). Préparées par des étudiants, des économistes et des enseignants réunis par Repenser l’Économie et le New Weather Institute [3], elles résument la critique détaillée du courant économique classique, comme le prouvent les extraits d’interventons qui sont reproduits ci-contre.

Cette manifestation, présidée par Larry Elliot, directeur de la rubrique économique du quotidien britannique The Gardian, a reçu l’appui d’économistes renommés, tels que Mariana Mazzucato, Kate Rawoth, Steve Keen… et de dirigeants politiques dont, entre autres, Caroline Lucas, ancienne présidente du parti Les Verts d’Angleterre et du Pays de Galles, députée européenne de 1999 à 2010 et récemment élue à la Chambre des Communes.

Extraits de discours de personnalités lors de la séance d’ouverture

- « L’économie néoclassique joue le même rôle que la théologie catholique dans l’Europe médiévale  : celui d’un système de pensée qui raisonne en disant que les choses sont ce qu’elles sont parce qu’elles doivent être ainsi ».

(Ha-Joon Chang (Univerité de Cambridge, auteur de “23 choses qu’on ne vous dit pas sur le capitalisme et l’économie : mode d’emploi”, Madrid, 2012)


- « C’est d’une révolution copernicienne qu’a besoin l’économie, pas d’une réforme »

(Steve Keen (Université Kingston de Londres, auteur de L’économie démasquée, Capitan Swing, Madrid, 2015)


- « L’occasion et la nécessité de repenser les modèles économiques est stimulée par une série de défaillances manifestes récentes telles que la menace d’un changement climatique, la destruction de l’environnement, les crises financières comme celle de 2007-2008, l’augmentation des inégalités, le contrôle des médias par le capital… Dans ce contexte les 33 thèses sont un stimulant pour passer à l’action… »

Sir David King (Université de Cambridge)

Alors que le monde est confronté à la pauvreté, aux inégalités, à la crise écologique et à l’instabilité financière, ces trente-trois thèses constituent un constat d’impuissance de l’économie néo-libérale qui a le monopole écrasant de l’enseignement de l’économie et qui, au lieu de se réformer et d’adopter une façon scientifique de raisonner, demeure une somme de croyances infondées.

Ces trente-trois thèses sont donc enfin un défi porté en public au monopole intellectuel insensé du courant dominant dans l’économie.

Réparties en 9 groupes, elles font découvrir les nouvelles perspectives qu’une approche pluraliste pourrait apporter à cette discipline, comme le montrent les titres de ces groupes :

  1. Finalité de l’économie (4 thèses)
  2. Le monde et la nature (4)
  3. Institutions et marchés (5)
  4. Travail et capital (1)
  5. Nature de la prise de décision ( 2)
  6. Inégalités (3)
  7. Croissance du PIB, innovation et dette (4)
  8. Monnaie, banques et crises (5)
  9. Enseignement de l’économie (5)

Nous ne pouvons pas entrer ici dans les détails, mais nous remarquons qu’une thèse (la N°24, du groupe 8) ne manque pas de préciser que la plus grande partie de la monnaie qui entre en circulation dans l’économie est créée par les banques commerciales quand elles ouvrent un crédit. Nos lecteurs le savent, mais cela ne semble pas être le cas pour la plupart des gens, dont de nombreux journalistes !

On comprend que La Grande Relève tienne à saluer cette manifestation qui montre qu’une autre économie est possible  ! Il faut que le grand public cesse de croire que tout est figé de façon indiscutable. Et le débat doit être ouvert pour que la société puisse décider.

Pour bien terminer la journée du colloque les participants, public et étudiants, se sont rendus en cortège à la très célèbre London School of Economics sur les portes de laquelle ils ont agrafé leurs thèses et l’exigence de la mise en place d’une réforme adéquate de l’enseignement de l’économie.

Espérons que des initiatives du même type vont se multiplier partout !


[1Son appellation d’origine est Rethinking Economics.

[2Les dangers de laisser l’économie aux mains des experts, éd. Manchester University Press, 2016.

[3Nouvel Institut Météorologique.