Face aux logiques de guerre

par  P. VIVERET
Publication : octobre 2012
Mise en ligne : 5 janvier 2013

Il n’est pas exagéré de dire que le XXIème siècle peut connaître des tragédies comparables à celles de la première moitié du XXème. Le processus qui a conduit à deux guerres mondiales, au fascisme, au nazisme et au stalinisme, qui a porté ces monstrueux crimes contre l’Humanité que symbolisent Auschwitz et Hiroshima, n’est pas miraculeusement éteint. La crise se produit, disait Gramsci, lorsque le vieux monde tarde à disparaître, le monde neuf tarde à naître et, dans ce clair obscur, des monstres peuvent apparaître. Nous sommes dans ce clair obscur, nous avons vu apparaître déjà des monstres, à commencer en France par les relents de xénophobie, la poussée du Front National, mais d’autres, pires encore, peuvent survenir. Comme dans les années trente le “fondamentalisme marchand”, pour reprendre le terme de Joseph Stiglitz, a pour corollaire les fondamentalismes idéologiques hier, ou religieux aujourd’hui. Plus la logique du capitalisme financier détruit les tissus sociaux, plus risque de monter ce que Wilheim Reich nommait “la peste émotionnelle”, ce poison identitaire qui pousse à trouver des boucs émissaires de ses propres problèmes chez d’autres victimes du système dominant : juifs, tsiganes hier, arabes et roms aujourd’hui et, en facteur commun, immigrés encore et toujours...

Et chacun comprend bien que les pouvoirs oligarchiques ont tout intérêt, face aux crises sociales que provoque l’accaparement de richesse, à organiser des dérivatifs à la colère des peuples. Le régime iranien relance sa fatwa contre Salman Rushdie pour mieux faire oublier son soutien au régime syrien ; le gouvernement Netanyaou, en butte aux manifestations sociales les plus importantes de l’histoire d’Israël, voit dans un conflit avec l’Iran la possibilité de faire retomber cette pression ; la Chine réarme pour faire oublier le creusement de ses inégalités sociales ; les faucons américains attisent les peurs pour mieux faire chuter Obama, etc. La liste est longue de tous les risques qui s’accumulent, et pourtant …

Pourtant tous ces fauteurs de guerre, qui organisent la captation de richesse, de pouvoir ou de sens, qui détruisent sans état d’âme nos écosystèmes, représentent de toutes petites minorités. La grande majorité des peuples aspire, elle, à la paix, à la liberté, à la justice et à la possibilité de vivre sur une planète préservée. Que l’on se tourne vers les mouvements de résistance comme vers les expérimentations créatives les plus ambitieuses, ce sont toujours ces valeurs-là qui sont présentes. C’est au nom de ces valeurs que les forces démocratiques qui ont renversé les dictatures arabes refusent la captation du pouvoir par des fondamentalistes, que les femmes refusent d’être les premières victimes de ces forces régressives, que les peuples se lèvent contre les atteintes aux principes de liberté ou de justice.

Et ce mouvement, critique de la forme défigurée de mondialisation qu’est la globalisation financière, est, de plus en plus, un mouvement mondial, un mouvement des droits civiques mondiaux qui anticipe la citoyenneté terrienne. On le voit chez les indignés, de Wall Street à la Puerta del Sol ; on le constate dans les forums sociaux mondiaux ; on l’a vu au sommet des peuples de Rio+20 ; nous le constatons chaque année dans les rencontres “Dialogues en Humanité” qui se tiennent désormais également au Brésil, en Inde ou en Afrique. Oui, ce mouvement qui critique la mondialisation est complètement en train d’inventer en pratique ce qu’avec Edouard Glissant j’ai proposé d’appeler “la mondialité” et que je défends dans mon livre La Cause humaine [*].

Le paradoxe des tenants de la mondialisation économique c’est en effet qu’ils répugnent à traiter la question mondiale dès qu’elle sort du cadre de la globalisation financière et commerciale. La plupart d’entre eux ne s’intéressent pas aux enjeux planétaires mais à la permanence de leurs profits en voulant sauvegarder l’accès à de nouveaux marchés et les retours sur investissement beaucoup plus importants dans l’économie spéculative que dans l’économie réelle. Pour autant, la question mondiale se pose bel et bien, et les deux grands défis écologiques que sont le dérèglement climatique et les menaces mortelles sur la biodiversité obligent à les poser.

Si le courant de la démondialisation critique à juste titre les formes de la globalisation financière, il ne saurait pour autant constituer une réponse positive et l’altermondialisation reste à cet égard, de mon point de vue, une perspective plus pertinente. Une altermondialisation au service de résistances, d’expérimentations et de visions (le trépied du REV !) au service de ce que le forum social mondial de Belem a nommé des sociétés du “bien vivre” alternatives aux sociétés du mal de vivre et de la destruction écologique qui caractérisent nos modèles mortifères. Une société où les humains peuvent vivre pleinement leur humanité à l’instar des paroles de vie de cette grande dame à revisiter quand il s’agit de construire des alternatives à la guerre, Rosa Luxemburg, qui, en 1916, au cœur de la nuit, a écrit : « Tâche donc de demeurer un être humain. C’est vraiment là l’essentiel. Et çà veut dire : être solide, lucide et gaie, oui gaie malgré tout le reste... Rester un être humain, c’est jeter, s’il le faut, joyeusement sa vie tout entière sur la grande balance du destin ; mais en même temps se réjouir de chaque journée de soleil, de chaque beau nuage… le monde est si beau malgré toutes les horreurs, et il serait plus beau encore s’il n’y avait pas sur terre des pleutres et des lâches ».


[*Éditions Les Liens qui Libèrent