Hors le hamburger point de salut !

par  J.-P. MON
Publication : juillet 1986
Mise en ligne : 24 juin 2009

Malgré le « triomphe » de Reagan au sommet des nations les plus riches du monde, qui vient de se tenir à Tokyo, la conjoncture aux Etats-Unis reste toujours incertaine  : le produit national brut n’a progressé en rythme annuel que de 0,7 % au quatrième trimestre 1985, a annoncé le 19 mars le département du commerce... après trois estimations qui étaient de 3,2 % fin 85, 2,4 % fin janvier et 1,2 % fin février. Autrement dit, ça baisse chaque mois ! Finalement la croissance l’année dernière n’aura pas dépassé 2,2  % alors que la prévision initiale était de 4 %. C’est le taux de croissance le plus bas depuis le déclin de 2,5 enregistré en 1982. Tout aussi inattendue est la brusque aggravation du chômage observée en février (+ 0,6 % en un mois) qui fait remonter le taux de chômage à 7,3 % C’est la plus forte hausse mensuelle enregistrée sous la présidence de Reagan. Les deux tiers des nouveaux chômeurs ont été recensés dans trois états : le Texas où l’ensemble du secteur énergétique est frappé par la baisse du prix de pétrole, la Californie où de très graves inondations ont dévasté en janvier de nombreuses exploitations agricoles et l’Illinois où les emplois industriels continuent à fondre.
Sans parler du déséquilibre chronique des comptes extérieurs (hausse de 9,6 % du déficit de la balance des paiements courants, soit 117,7 milliards de dollars en 1985), on note un certain nombre d’autres signes défavorables l’augmentation des stocks des entreprises, la diminution de la production industrielle ( en mars, la capacité de production de l’industrie n’était utilisée qu’à 79,4 % - chiffre le plus faible depuis décembre 83 -) et la baisse des ventes au détail.
Les experts ne savent toujours pas dire quand la chute du dollar commencera à faire sentir ses effets bénéfiques sur le commerce extérieur, ni quand l’avantage de la baisse des prix du pétrole viendra effacer les conséquences catastrophiques qu’elle a pour l’instant pour les états dont l’économie est étroitement liée à l’industrie pétrolière. « Le Nouvel Observateur » de la semaine du 2 au 8 mai nous décrit la crise qui frappe le Texas : « Gonflés par des flots de pétrodollars, les Texans avaient étalé, en 1981, à Houston, du côté de Milan street, 40 millions de mètres carrés d’espaces commerciaux et de bureaux... aujourd’hui, 90 % de Milan street restent inoccupés... Chaque baisse de un dollar sur le prix du baril de pétrole provoque un manque à gagner de 3 milliards de dollars et une perte de 100 millions de dollars en impôts et taxes... A Beaumont, le taux de chômage qui était inférieur à 3 % il y a quatre ans est passé à 16 %. Mais les industriels du pétrole ne sont pas les seuls à souffrir et on estime que chaque perte d’emploi dans le secteur pétrolier correspond à la perte de 4 et 5 emplois dans les industries de sous-traitance ou dans le secteur tertiaire. A Lone Star, l’acierie Lonestar Steel, qui fabriquait du matériel de forage a annoncé le mois dernier le licenciement de 2000 de ses 3000 employés et les autres ont été prévenus qu’ils ne tarderaient pas à suivre... Ceux qui souffrent le plus sont sans doute les entrepreneurs indépendants, ceux qui possédaient une poignée de ces derricks plantés dans le désert : 50 d’entre eux ont d’ores et déja fait faillite... A Houston, les grands magasins ferment en chaine. On a enregistré une augmentation des dépôts de bilan de 33 % sur les commerces par rapport à l’an passé  ; 200.000 maisons particulières sont vacantes dans la métropole. Pour les autres, les huissiers se chargent, à raison de 1600 interventions par mois, de faire le ménage ». D’autres états pétroliers, la Louisiane, l’Oklahoma, l’Alaska,... souffrent aussi. Quant aux états céréaliers du Middle West, ils sont, depuis longtemps, comme nous l’avons vu dans la Grande Relève (Fil des Jours du numéro 832 de mars 85), en bien piètre état.
Ce marasme économique se répercute sur la santé de banques américaines, à tel point que celles qui sont affectées par les crises sévissant dans l’agriculture et le secteur pétrolier vont bénéficier de règles plus souples destinées à leur permettre de surmonter en partie leurs difficultés. Selon « Le Monde » du 29 mars, la Fédéral Deposit Insurance Corp., l’une des agences fédérales contrôlant lés activités de plus de 8500 banques, vient d’adresser aux responsables de ces banques les détails de son programme. Ce programme accorde un très long délai pour redresser le ratio du capital des banques en difficulté dans ces deux secteurs et dont la gestion est considérée comme saine... Quelque 4000 banques dans le secteur agricole et 500 dans le secteur énergétique peuvent théoriquement, précise le F.D.I.C., bénéficier de cette facilité. Selon les nouvelles règles, les banques en difficulté dans les deux secteurs auront jusqu’au 1e, janvier 1993 pour redresser ce ratio, à condition cependant qu’il ne chute pas au-dessous de 4 %. En 1985, sur les 118 faillites de banques commerciales aux Etats-Unis, 68 étaient des banques agricoles et le nombre de banques «  à problèmes » dans ce secteur dépassait 300, contre 100 il y a trois ans. Selon une étude récente de la F.D.I.C., les prêts bancaires au secteur pétrolier et gazier s’élevaient en 1985 à 61 milliards de dollars dont 10 milliards classés comme « créances douteuses » avant le début, en novembre, de l’effondrement des prix internationaux du pétrole brut. »
Après ce rapide panorama de la situation économique américaine, que reste-t-il donc pour soutenir l’optimisme de Reagan et de ses admirateurs européens ? L’informatique, et plus généralement les technologies nouvelles ? Nous avons vu dans « Les dossiers de la Grande Relève » de décembre 1985 qu’il ne fallait pas en espérer beaucoup de créations d’emplois mais plutôt des suppressions d’emplois ! Alors où passent donc les chômeurs américains ?
Ils occupent ce que certains appellent les métiers « vedette  » (H) créés dans le secteur des services : gardiens d’immeubles, coursiers, employés dans les « fast food »... à temps partiel (voir dans la Grande Relève de mai 85 « Encore un rêve qui s’envole »). Maintenant, il parait même que « Burger King », une chaine de fast food qui compte 160.000 salariés, doit recourir à des annonces de télévision pour recruter le personnel qui lui manque. C’est dire si la reprise est bien amorcée aux Etats-Unis. Et comme c’est à nous, européens, de prendre la relève des Etats-Unis, pour tirer l’économie mondiale, je suggère aux gouvernements occidentaux de nous mobiliser tous sur un seul mot d’ordre « Hors du hamburger, point de salut ». Ce doit être notre « nouvelle frontière » pour le troisième millénaire.

Quel programme exaltant !