L’économie distributive et l’agriculture

par  M.-L. DUBOIN, P. HERDNER
Publication : février 1980
Mise en ligne : 18 septembre 2008

Nous avons reçu le texte suivant qui reflète les objections soulevées par plusieurs de nos lecteurs
A la lecture du résumé de notre doctrine, on peut être séduit par l’apparente simplicité des structures distributives. Mais dès que l’on essaie de se représenter d’une façon quelque peu concrète, le mode de fonctionnement de cette économie, on se trouve en présence de problèmes complexes. Ceux que nous pose l’agriculture me paraissent particulièrement graves.
Voici quelques-unes des difficultés à prévoir.
- Dans une ferme, les cultivateurs et leurs auxiliaires consomment ordinairement eux-mêmes une part des denrées qu’ils ont produites. Il serait donc injuste de leur allouer le même revenu qu’à d’autres personnes. Malheureusement cette fraction qu’ils ont touchée est bien difficile à évaluer.
- Si le revenu social qu’ils reçoivent ne dépend pas du volume des marchandises qu’ils livrent à la collectivité, l’incitation au travail leur fera défaut, et la production s’en ressentira. Même les cultivateurs les plus sérieux ne peuvent qu’être déroutés par une situation aussi insolite.
- Les résultats ne seront pas meilleurs si l’on exerce une contrainte, vu que les paysans, comme tant d’expériences le confirment, y sont particulièrement rebelles.
- Il est impossible de régler uniformément la durée du travail qui sera demandé à chacun.
- Il n’est pas facile d’organiser rationnellement, sans iniquités et sans gaspillage, la distribution des engrais, des machines et des semences.
Ces diverses difficultés ne se présentent pas, ou pas au même degré, dans l’industrie, où les conditions du travail permettent une organisation stricte et une surveillance efficace. En revanche, la pêche nous poserait des problèmes assez semblables à ceux de la production agricole.
Par ailleurs, pourvu que nous puissions faire à ces objections des réponses valables, il devrait être facile de gagner le milieu rural à nos idées. Nulle part les aberrations du système échangiste ne sont aussi criantes qu’en agriculture, où l’insuffisance des débouchés est un révoltant paradoxe.
Quelles que soient les solutions envisagées, je crois qu’un assouplissement de notre doctrine est ici particulièrement nécessaire, et qu’il faudra mettre au point, prudemment, des mesures transitoires, dont les premiers résultats seront un guide pour les développements ultérieurs.
Entre autres avantages, des structures fédérales permettraient une approche plus favorable des questions agricoles, car il est indispensable dans ce domaine, plus encore qu’ailleurs, que les décisions soient prises à la base, par un pouvoir parfaitement informé de toutes les données locales et régionales.

Pierre HERDNER


NOTRE RÉPONSE

Notre lecteur raisonne ici en régime de rareté, lorsque donner plus à manger aux uns condamne les autres à avoir faim. Or, la terre a les moyens de nourrir raisonnablement tout le monde, même si les agriculteurs se réservent quelques douceurs. Reste à réaliser le régime économique qui permette à la fois la meilleure production et l’épanouissement des êtres humains.
La recherche du profit, qui est actuellement la motivation essentielle, ne réalise ni l’une, ni l’autre. Si une année, un produit s’est vendu cher, on se met à en produire dans n’importe quelles conditions, sans tenir compte des impératifs écologiques et à l’aide de toutes les saletés qui feront augmenter le rendement. Et si cette production déraisonnable aboutit à une saturation du marché. on détruit une partie de la production et les producteurs obtiennent des contribuables un dédommagement, qui les encourage à continuer. Voilà pourquoi nous condamnons le profit qui est la cause profonde de l’inadaptation de la production aux besoins réels des hommes (seuls les besoins solvables, c’est-à-dire le contenu du porte-monnaie, sont pris en considération) et d’un abominable gâchis des ressources (alors qu’une partie des humains meurt de faim, l’autre, poussée par la publicité, crève de « la grande bouffe »).
Nous voulons donc remplacer salaires, profits et magouilles par le revenu social. Et si celui-ci ne réalise pas, dès sa première année d’existence légale, la plus parfaite et la plus rigoureuse des justices, il aura au moins l’avantage de nous débarrasser d’un lourd handicap et de libérer bien des esprits.
Alors seulement les mentalités pourront évoluer et s’adapter aux nouvelles conditions de vie : les questions pratiques soulevées seront alors faciles à résoudre. La distribution des machines et des semences se fait déjà dans les coopératives de production, et une surveillance draconienne n’est une nécessité qu’en régime capitaliste. N’oublions pas enfin tout ce que l’ordinateur peut apporter pour aider la gestion.
Alors seulement pourront enfin disparaître les réflexes capitalistes, si profondément ancrés depuis plusieurs générations, qu’ils nous rendent incapables d’imaginer qu’on puisse travailler sans l’appât d’un gain matériel.
La question posée sur la motivation du travail se résoudra d’abord parce que ne seront agriculteurs que ceux qui en auront la vocation. Au début de ce siècle, la moitié de la population active française était agricole. Il y en a moins de un dixième aujourd’hui. Combien souhaiteraient revenir « al pais » si la vie y était possible, le travail moins dur, les revenus assurés ? Un paysan, qui aime la terre, risque-t-il vraiment de la laisser en friche par paresse ? Est-il absolument imperméable à la notion de responsabilité collective ? Bien sûr, si certains s’y montraient vraiment réfractaires, on pourrait toujours envisager de réduire la surface de leurs terres et les condamner à un « minimum vital ». Ils vivraient alors comme l’idiot du village, autrefois.
Mais je pense que nous sommes encore incapables d’imaginer le changement radical des mentalités et des modes de vie qu’entraînera la suppression du profit.