N’ayons pas d’illusion…

par  R. POQUET
Publication : juillet 2000
Mise en ligne : 29 mars 2009

  Sommaire  

Il me plaît infiniment que les somptueux écrits des orateurs et des penseurs de la Révolution Française soient de temps à autre rendus à la lumière. « Chaque individu, moins péniblement occupé, le sera d’une manière plus productive et pourra mieux satisfaire à ses besoins… un espace de terrain de plus en plus resserré produira une masse de denrées d’une plus grande utilité ou d’une valeur plus haute… le même produit de l’industrie répondra à une moindre destruction de productions premières ou deviendra d’un usage plus durable ». Ces prophéties de Condorcet, René Passet, dans son dernier livre [1], se plaît à les rappeler. Rien d’étonnant à cela : Un monde à portée de main devait être le titre de son ouvrage, mais les circonstances en ont décidé autrement.

Cette remarque n’est pas innocente : René Passet ne se contente pas de dénoncer ce système économico-financier dont les méfaits reportent aux calendes grecques l’avénement d’une humanité qui pourrait être meilleure grâce à la relève de l’homme par la machine et les nouvelles technologies, il analyse en profondeur les évolutions récentes dans l’espoir que leur “promesse” ne soit pas “pervertie” si toutefois les hommes de bonne volonté réagissent et œuvrent à “renverser la démarche”.

 

D’entrée de jeu, René Passet précise la raison d’être de son écrit :« dégager les grandes lignes et les implications majeures de la mutation », mutation informationnelle aux conséquences incalculables dont les politiques ne semblent pas mesurer les enjeux, ce qui a pour effet de les laisser sans perspectives ; aussi comprenons-nous mieux leur adhésion à la “pensée unique”.

Comment renverser la pensée et, partant de là, la démarche ?

Pas facile, nous avertit René Passet. Et d’utiliser pour ce faire toutes les ressources d’une pensée qui prend appui sur les enseignements fondamentaux de la science pour nous rappeler que « l’ordre et la structuration jaillissent du désordre suite à des ruptures chaotiques ». à la notion d’équilibre atemporel du marché (offres et demandes s’équilibrent naturellement) revendiqué par la conception économiste traditionnelle, il faut substituer celle de “destruction créatrice” : l’avenir est fait de plusieurs possibles dont on ne peut dire a priori lequel va émerger. L’homme est “la mesure de toutes choses” — et non la marchandise, le capital, la monnaie, le marché, la nature…— et c’est à lui d’influer sur le présent afin de devenir pleinement un acteur de l’histoire, le monde étant devenu une vaste caisse de résonance grâce à l’effacement de l’espace et du temps. Si la gigantesque mise en réseau, caractéristique de l’ère informationnelle, affecte tous les circuits — énergies, matières premières, entreprises, environnement, savoir-faire — elle nous amène à penser non plus en terme de croissance, mais de développement global et durable, susceptible de se perpétuer à travers les générations.

Tout semble donc évoluer pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

C’est oublier que nous sommes en économie de marché. à celle-ci, qui se présente sur le rivage de l’île enchantée du futur telle une sorcière déguisée en fée lumineuse, méthodiquement René Passet enlève un à un ses oripeaux. Elle ne s’intéresse qu’aux besoins solvables. Elle amplifie les déséquilibres, les gaspillages et les turbulences monétaires. Elle a retiré le pouvoir aux États et fait des firmes multinationales les maîtres du monde. Elle a développé les revenus du capital au détriment des revenus du travail. Elle a favorisé l’intérêt privé et porté atteinte à l’intérêt public. La Bourse a remplacé la Banque dans le financement des entreprises. Elle a exclu les pays en développement du marché des capitaux, du commerce mondial et de la croissance, de l’enseignement, de la santé, de l’eau potable, de la réduction démographique…

• Qu’a-t-elle fait du travail ? — Chômage, temps partiel, précarité, exclusion et décomposition sociales.

• Qu’a-t-elle fait de la nature ? — Dans sa course productiviste, elle a dégradé la planète.

• Qu’a-t-elle fait du vivant ? — Elle l’a confisqué en accélérant la marchandisation du corps humain, source de profits nouveaux. Et de citer Jeremy Rifkin :« Le nouvel ordre eugénique ne sera pas social ; il sera économique, gouverné par les lois du marché » [2].

 

Dans cette mise à nu, René Passet se montre impitoyable. Les chiffres pleuvent. Le constat est terrifiant :« donnez-moi l’ordinateur, la déréglementation et l’emprise financière et je vous changerai le rapprochement des peuples en fracture, le soulagement des hommes par la machine en exclusion sociale et le ménagement de la nature en destruction ».

Une seule solution : faire en sorte que, selon la philosophie de l’auteur, cette destruction soit « créatrice ». Quels sont les moyens à utiliser ?

Jusqu’alors nous avons suivi pas à pas sa critique de l’économie libérale : il ne pouvait en être autrement tant la démonstration se déroulait avec une logique implacable. Le développement plus “pointilliste” de ce qui suit nous permet d’adopter une autre façon de faire en regroupant les thèmes abordés selon une trajectoire qui va de l’état-nation à l’ensemble planétaire.

 

Il apparaît très vite que la marge de manœuvre qui nous est laissée dans nos interventions est bien plus grande dès que les décisions peuvent être prises — pour combien de temps encore ? — à l’échelle d’une nation ou, au plus, d’un groupe de nations.

C’est de l’interaction bien conçue de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif que la société trouve son équilibre, nous dit René Passet. Certes. On n’insistera jamais assez sur la nécessité de préserver un secteur d’activités et de services d’intérêt général. Mais retenons que, dans notre pays, la tendance actuelle à la privatisation ne va pas en ce sens et que ce secteur souffre, pour l’essentiel, de sa non-rentabilité et donc de sa difficulté à s’autofinancer : la création d’une monnaie parallèle, actuellement à l’étude lui apporterait sans doute l’oxygène qui lui fait défaut.

La réduction du temps de travail trouve en René Passet un observateur attentif, prompt aux attendus catégoriques : elle s’inscrit dans le sens de l’histoire car, en dépit de toutes les apparences, ce n’est pas la croissance qui crée l’emploi, les améliorations momentanées comme celles que nous connaissons actuellement relevant de la conjoncture. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : de 1896 à 1996, alors que le nombre de travailleurs est passé en France de 18 à 22 millions, le nombre d’heures travaillées est descendu de 55 à 36 milliards d’heures. Quant à la flexibilité, elle introduit sournoisement le temps partiel qui réduit le coût du travail sans en augmenter le volume ; la progression de ce temps partiel est foudroyante : 1,2 million de travailleurs en 1972 et 3,5 millions en 1998 !

Mais c’est dans la défense du revenu minimum garanti que René Passet réjouira le plus le lecteur : les faits prouvent encore une fois que la dissociation entre droit au revenu et emploi est inéluctable. La démonstration est brillante et les chiffres relevant pour la plupart de ses calculs personnels apportent la preuve que l’instauration du revenu minimum est possible à court terme. Hélas, ses espoirs risquent d’être déçus par les récentes mesures envisagées par le patronat à l’encontre des chômeurs.

Force est de reconnaître que nos possibilités d’intervention sont singulièrement réduites dès que nous faisons des propositions à l’échelle de la planète. Car, au cœur du problème, se trouve … la finance. Et la partie devient autrement redoutable.

La taxe Tobin, réclamée par l’association Attac dont René Passet est l’un des membres fondateurs actifs ? « une mesure emblématique mais partielle » : son application est possible dans la Communauté européenne mais les États-Unis y seront toujours opposés.

La spéculation ? par quelles mesures peut-on freiner la tyrannie de l’actionnaire au sein de l’entreprise ?

La déréglementation des monnaies ? qui prendra l’initiative de mettre sur pied un système monétaire international ?

La finance noire ? qui s’opposera à son blanchiment ?

La monnaie électronique ? les banques centrales parviendront-elles à mettre en place un système globalement intégré et informatisé ?

Quant à l’indispensables et urgente solidarité internationale, elle relève avant tout de dispositions que les maîtres de la finance internationale paraissent peu enclins à prendre. René Passet avance pourtant une proposition des plus sensées : demander aux nations riches de créer un fonds de développement alimentaire, type plan Marshall, à l’intention des nations défavorisés, ces sommes ne pouvant être utilisées qu’à des achats dans les pays développés ; une façon de contribuer à l’annulation de la dette car le tiers-monde doit rembourser 200 milliards de dollars tout en n’ayant reçu que 48 milliards d’aides, celles-ci ayant diminué, selon les pays, de 20 à 50 % depuis 1992 !

Comme on peut le constater, le vent n’est pas à l’optimisme.

Alors ? autodestruction progressive du système ? éclatement brutal de la bulle financière ? révolte des hommes ? ou recomposition sur les décombres d’une humanité s’effondrant sous les coups du profit et de la rentabilité ? C’est effectivement l’ensemble des “possibles” à venir. Un seul recours nous est laissé : préparer activement cette “recomposition” en vue d’un objectif commun, quel développement au bénéfice de toute l’humanité ?

Disons-le tout net : placé sous le signe d’une rigueur scientifique implacable, cet ouvrage est une somme, dont la lecture — d’une lisibilité aveuglante — tout à la fois subjugue et transforme le lecteur.

Le lecteur de la GR-ED y sera d’autant plus sensible que les propositions avancées par René Passet vont dans le sens de la voie ouverte par les principes de l’économie distributive.

Un ouvrage d’une rare pertinence qui réclame une lecture urgente. À garder ensuite “à portée de main”…


[1L’illusion néo-libérale, Éditions Fayard (avril 2000), 287 pages. L’auteur, René Passet estprofesseur émérite à l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, Président du Conseil scientifique de l’assiociation Attac et auteur de nombreux articles dans Le Monde Diplomatique et Transversales Science/Culture..

[2Dans Le Courrier de l’Unesco