Nous sommes promondialistes !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juin 2001
Mise en ligne : 2 octobre 2008

Toujours cette question : quelle idée véhiculent certains mots ? Celui d’antimondialiste est de ceux-là parce qu’il est devenu de bon ton, dans les média, de qualifier d’antimondialistes tous ceux qui luttent pour que la mondialisation, inévitable et souhaitable, soit humaine, tout simplement. Faisant partie de ces derniers, et depuis longtemps, nous saluons le courage manifesté par René Passet en assignant pareil objectif à son dernier ouvrage.

Dans l’art de détourner le sens des mots (tels, par exemple, liberté, pensée unique, développement durable, troisième voie, et maintenant mondialisation) les champions du néolibéralisme sont passés maîtres, au point qu’ils arrivent même à les retourner. Ceux qui entendent exploiter encore plus, au seul profit de quelques privilégiés, cette planète qui est notre bien commun, voudraient convaincre le public trop crédule que ceux qui dénoncent leurs manœuvres sont des retardataires qu’ils appellent anti mondialistes pour faire croire que ce ne sont que ringards n’ayant pas encore compris que les techniques modernes impliquent évidemment des échanges économiques à l’échelle planétaire.

C’est d’abord cette imposture que dénonce René Passet, que nos lecteurs connaissent bien, dans son dernier livre intitulé clairement “éloge du mondialisme par un « anti » présumé”.

La première partie en est la description de la mondialisation prédatrice, celle qui tend à offrir le monde à la rapacité de la finance. Depuis longtemps nous la décrivons ici, au fur et à mesure de ses nouvelles manifestations, mais le portrait qu’en fait René Passet, outre qu’il ne manque pas d’humour, a au moins deux mérites exceptionnellement associés : être écrit par un économiste et être tellement facile à lire qu’un lecteur qui-ne-connaît-rien-à-l’économie comprend très vite.

Pour ma part, j’ai été sensible à une certaine évolution dans la critique que fait des méca-nismes de la finance le Président du Conseil scientifique d’Attac : il dit clairement, en rappelant une publicité connue, que lorsqu’un banquier affiche que « notre argent l’intéresse » c’est effectivement de notre argent qu’il s’agit, mais c’est bel et bien le banquier qui en tire puissance et influence, pour lui et non pour nous. Pardon si j’enfonce le clou en insistant, mais je me rends compte, au cours des séances de travail sur l’argent que nous avons orga-nisées dans notre groupe local, que la plupart des gens sont loin de se douter que l’argent qu’ils déposent à leur banque ne leur appartient plus parce qu’il est devenu propriété du banquier… Et ceci est vrai, souligne René, de toutes les institutions qui concentrent nos moyens de paiement : non seulement des banques et des sociétés de courtage, mais aussi des fonds de pension qui gèrent l’épargne de ceux qui comptent dessus pour leur retraite, des fonds communs de placement, et autres fonds mutuels, tels nos SICAV, de sorte que tous ces organismes, qui ont géré la bagatelle de 30.000 milliards de dollars en 1998, concentrent plus d’argent que les États…

Notre auteur retrace de façon magistrale, mais qu’il rend faciles à comprendre, cet essor de la finance et ses conséquences, depuis la rupture par Nixon en 1971 de la convertibité-or du dollar jusqu’à la mise en coupe réglée du monde par un accord tel que l’AMI (qui vient d’être remis à l’ordre du jour à Québec pour les Amériques). Décrivant les effets de cette “libéralisation des capitaux” qu’il appelle le “temps des vampires”, il remarque : « On ose parler de “création de valeur” [1] pour des opérations qui se soldent à la fois par de simples transferts de ceux qui créent les richesses à ceux qui se contentent de les aspirer et … par des disparitions d’entreprises accompagnées de destructions d’emplois. Quand on en est là, quand la rationalité d’un système consiste à condamner des familles à la détresse, pour le grand profit de quelques uns qui ne créent rien, c’est tout le système qui se trouve pourri : l’argent que l’on dit “sale” n’en constitue que le prolongement normal ». La condamnation du système capitaliste est prononcée en ces termes : « l’argent, devenu critère universel, envahit tout pour tout détruire… Quand l’homme d’affaires américain proclame fièrement « je vaux tant de dollars » il ne se rend pas compte qu’à l’homme “mesure de toute chose” il substitue “l’argent, mesure de l’homme“ ». On s’attend donc à ce qu’après avoir dénoncé clairement « c’est le temps humain qui devient marchandise » et « la valeur humaine est réduite à sa capacité d’achat », il conclut logiquement sur notre proposition de substituer à cette monnaie capitaliste perverse une monnaie de consommation, distribuée démocratiquement de telle sorte que l’économie ne soit plus que l’intendance mise au service de tous, puisque l’homme serait désormais payé pour vivre et non plus dans la mesure où il réussit à se vendre. D’autant que René remarque, quelques lignes plus loin, que lorsqu’un pays est parvenu à son autonomie alimentaire, « la surproduction s’installe et la recherche de rendements n’a plus pour objectif que d’accroître le gain au détriment de la santé humaine et de l’environnement », et qu’il constate avec ironie que les nouveaux maîtres du monde ayant vraiment tout fait pour soulager la peine des hommes au travail, certains, mis carrément au repos « … réclament un emploi, tout comme hier certains esclaves affranchis revenaient librement se placer sous la dépendance de leurs anciens maîtres »… Mais il se contente de conclure que, les dérives sociales trouvant leur origine dans des altérations du sens (la drogue exprime un désespoir, la casse une révolte, les intégrismes et les sectes, une quête de sens poussée jusqu’au délire), il revient à l’économiste d’imaginer les modes de gestion qui permettraient … le respect des valeurs et des mécanismes régulateurs de la biosphère. Contentons-nous d’espérer qu’un économiste capable d’une telle prise de conscience accepte un jour de prendre au sérieux des propositions venant de ces « gens peu recommandables, redoutables adversaires de l’ordre établi et rêveurs irrationnels dont on ne saurait trop dénoncer les utopies » que nous sommes. D’autant que, de toute évidence, il s’inclut dans cette description…

La seconde partie du livre se veut « un effort pour renouveler l’eau du bain avant de jeter le bébé. Ne serait-ce que pour disposer de solutions de remplacement ». Cela commence bien : « les questions immédiates sont celles d’une réforme des institutions, celle de la mise en place d’un système monétaire et financier international digne de ce nom ; à plus long terme celle d’une refonte totale du système actuel … pour lui substituer une Organisation mondiale du développement social procédant de la légitimité démocratique. » Même si ce n’est pas mot à mot la démocratie économique, c’en est bien le fondement. Et les principes d’une mondialisation possible qui sont développés ensuite sont pour nous essentiels. Je ne vais pas les décrire ici, ni même les résumer, parce que je voudrais inciter nos lecteurs à lire ce livre et surtout à le faire lire autour d’eux à ceux qui les prennent encore pour des rêveurs quand ils tentent d’expliquer nos analyses propositions : ils ne pourront réfuter celles d’un économiste de renom tel que René Passet, qui fait autorité et dont les exposés sont si bien étayés qu’ils sont irréfutables. Je voudrais pourtant souligner un point important : le principe de subsidiarité, que nous mettons à la base de l’organisation de la démocratie en économie, peut être considéré comme un enseignement tiré de l’observation des systèmes vivants [2] : chaque niveau d’un système « assume de façon exclusive les régulations qui le concernent à titre principal ». Ceci montre, au passage, que le système actuel, dit néolibéral, repose sur une erreur grossière qui tend à le faire passer pour humain sous prétexte que son mode d’organisation est fondé sur l’individu, qui, étant supposé (?) rationnel, étendrait naturellement ses décisions économiques, rationnelles, à l’ensemble de la société. Il faut, au contraire, admettre que chaque niveau d’organisation a une logique qui lui est propre : « l’individu n’est pas la personne, le collectif ne se réduit pas à la régulation marchande. Il faut donc définir les critères d’une autre rationalité fondée sur les impératifs de la finalité humaine. » Et la définir ensemble, et non pas chacun pour soi en se mettant en marge de la société actuelle pour se protéger individuellement de ses méfaits.

En déposant leur argent dans un fonds de placement ou dans une banque, la plupart des gens croîent encore que cet argent reste leur propiété. Ce qui est faux, car il devient propriété de la banque. Par contre, quand ces mêmes personnes paient un impôt à l’état, elles en parlent comme si “quelqu’un” le leur prenait, alors qu’elles savent pourtant que si elles peuvent profiter de services publics (ou d’aides) c’est que l’état les paie avec cet argent mis en commun … Quelle étrange contradiction !!

[1Relire à ce sujet l’article d’André Prime intitulé « Quelle création de valeur ? » dans GR-ED N°994, de décembre 1999.

[2Il est exposé dans la troisième partie de son livre L’économique et le vivant, réédité en 1996 par Economica.