Sociologie (basique) d’un hôpital

par  B. VAUDOUR-FAGUET
Mise en ligne : 30 novembre 2008

Qui nettoie, récure, décrasse, décape et désinfecte les parquets d’un établissement public de santé ? Qui évacue (chaque jour) les biles, les crachats, les déchets liquides, les déchets solides et les autres matières (intermédiaires) émises par les malades d’un étage ? Qui aide les patients “dépendants” à se déplacer aux toilettes ? Qui charrie les poubelles ? Qui sert la soupe le soir ? Des femmes ! Principalement des femmes qualifiées officiellement d’agents techniques ou d’aides-soignantes (selon les cas). Des jeunes femmes, des moins jeunes, des tempéraments forts, des timides, des malingres, des caractères secs, des volubiles, des taciturnes. Les femmes, en rangs serrés, sont toujours là, présentes, actives, efficaces.

Elles campent à demeure dans les soutes obscures de cet immense bâtiment destiné à réparer les petitesses, misères et dégâts causés par la maladie, la vieillesse, les accidents ou les cellules malignes de passage. Elles permettent à ce colosse (en éveil permanent) d’avancer au gré des urgences soudaines, des épidémies sévères, des canicules de l’été, des secousses glaciales de l’hiver.

Les femmes tiennent à bout de bras les rouages d’une intendance complexe, lourde ; elles évoluent, imperturbables, au milieu d’un océan de malheurs infinis, au milieu d’accablements perpétuels. Elles permettent tout bonnement à cette institution de résister vaillamment aux assauts d’adversités multiples et perverses.

 Les hommes sont… ailleurs

Les hommes sont ailleurs. Ils sont sur le site... mais ailleurs ! Ils ont un rôle de brancardier, d’ambulancier, de vrai “technicien”, de réparateur spécialiste. Au sommet de l’édifice ils portent la blouse blanche de rigueur ; ils forment alors une noblesse majestueuse de dignitaires gradés qui scrutent les écrans et déchiffrent les radios énigmatiques. Les réalités vulgaires de la routine, du quotidien, des salissures, des vomissures, des souillures à peine regardables, sont “traitées” par des personnages anonymes qui se bousculent dans tous les sens le long de couloirs numérotés… avec serpillières sous le bras, détergents, savons et un modeste bagage de retombées monétaires.

Au fond des chambres, dans l’alignement monotone des départements de soins, parmi les lumières blafardes ou surréalistes des salles d’opération … on devine un “peuple” entier de gens besogneux dont la considération d’ensemble reste superficielle, les distinctions honorifiques pitoyables, la gloire réduite. On croit, ici ou là, que le salut des corps, la survie des organes, le rétablissement des forces, n’est pas de leur ressort… Erreur ! Elles assurent la marche en avant de cette machinerie administrative, technologique, scientifique… et hiérarchique ! C’est un “peuple” effectivement à peine reconnu qui se perd dans l’énormité d’un réseau de charges aux aspects ingrats ...

Depuis au moins Mai 68 (et son cortège de conquêtes progressistes) il est volontiers admis, dans ce pays, que l’ordre social a changé. Une métamorphose d’importance s’est installée. De façon pertinente. L’égalité professionnelle (inter-sexe) est un phénomène acquis. Pour le plus grand épanouissement de la condition citoyenne. En somme, une part supplémentaire de dignité, de respectabilité, aurait inondé notre environnement mental. Cette perception, assez optimiste, découle surtout des instances politiciennes, universitaires. Tout ce beau monde est convaincu que l’émancipation du deuxième sexe a creusé son trou dans notre société développée. On le pense : il s’agirait en fait d’un emballement euphorique provoqué par quelques griseries littéraires. Romans, essais philosophiques, pamphlets ont voulu montrer la fin des servitudes féminines ; elles appartiendraient au passé.

Au passé ?

Nous serions entrés dans une ère nouvelle. Partout. Les femmes deviennent pilotes de chasse, pompiers, gendarmes, conductrices de camions, magistrats. Aucun doute sur le sujet : ces “choses” sont vérifiables dans tous les circuits de la modernité. Voilà une “percée” collective bien visible !

 Un coin reculé de notre continent ?

Sauf à l’hôpital ! Est-ce donc un coin tellement reculé de notre continent ? Est-ce un cosmos à part qui déroge aux mœurs de notre temps ? Les parités égalitaires (prononcées par décret) y sont absentes : ce qui relève de l’intelligence, du droit, de la raison, brille d’indigence. Au contraire, les castes, en couches superposées, continuent d’exercer, en parfaite liberté, une tyrannie subtile.

L’héritage des normes anciennes est pesant : il n’évolue guère vers le mieux ! Cette rigidité de style découle peut-être d’un processus presque indécodable que J.P. Ruffin qualifie de “mystère de l’extrémité” [1]. Fort de son expérience hospitalière cet auteur a pu voir se croiser côte à côte, dans ce genre de maison, les attitudes du contraste : se croisent en effet la plus terrible des souffrances, la plus troublante des compassions, la solitude la plus cruelle qui fait suite à une totale abnégation… Ce registre des émotions fournit peut-être l’explication de l’inertie, des “limites” face au changement. Le souci de l’évolution semble dérisoire quand on affronte de tels sentiments… Comment se soumettre à un éventuel décret de parité quand des affects aussi redoutables, aussi intenses, campent au milieu de son lieu travail ? Comment donner du relief à des thèses syndicales, idéologiques, contestataires “classiques” tandis qu’on rencontre, au jour le jour, un déluge de détresses ou d’angoisses ?

Au final les échelles professionnelles de l’hôpital sont sclérosées, immuables. Au bas de la pyramide stagnent les mêmes profils et les mêmes postes d’emplois. Cette structure demeure un isolat de féodalisme masculin (machiste) si l’on entend par féodalisme la nature d’un système dans lequel les rapports de forces sont figés sur la longue durée. Personne ne peut à présent songer sérieusement à faire “bouger” d’un pouce ce modèle d’organisation. Toutes les réformes d’envergure, tous les projets rénovateurs, toutes les grèves mobilisatrices créent un frémissement sensible dans les autres secteurs d’activité ; ici l’imprégnation du temps est biologique, génétique, physiologique. Les élans partageurs, généreux, altruistes, se brisent sur la rudesse des contraintes et des impératives nécessités de service.

 Malaise névrotique

Les corpus politiques, et parlementaires, font silence sur ce noyau d’asservissement féminin parce que les citoyens qui, par hasard, fréquentent cet univers (maladie, crise) pénètrent dans un huis clos. Nul ne songe à cet instant de son parcours existentiel qu’il convient de refaçonner les injustices régnant en maître dans ce périmètre protégé. Entre les perfusions, les gouttes à gouttes, les températures qui s’affolent au petit matin, il y a des précipitations morales plus capitales que le sort disgracieux des aides-soignantes. De sorte que l’accès aux responsabilités, les promotions légitimes, la rotation des pénibilités… tout cela peut attendre ! De retard en retard, l’archaïsme et l’immobilisme triomphent ! Les concepts égalitaires valables sur la planète humanisée sont rangés pudiquement au placard. C’est la part d’ombre de notre espace de vie communautaire.

Et si la première pathologie du monde hospitalier procédait, non pas des attaques microbiennes, mais des agressions sociales non résolues ? Aucun chapitre d’aucune médecine n’aborde de front cette dérangeante infection. L’institution, dont la vocation majeure consiste à éradiquer virus et malformations, ne parvient pas vraiment à surmonter son propre déséquilibre interne, son propre malaise névrotique.

Est-ce un signe de parfaite santé de notre monde contemporain ?


[1p. 93 dans Un léopard sur le garrot éd.Gallimard, 2008.