Un rêve

par  B. BLAVETTE
Publication : décembre 2017
Mise en ligne : 16 mars 2018

La Grande Relève s’est rarement penchée sur la question pourtant cruciale des réfugiés. Pour ce faire j’aurais pu rédiger un long texte didactique analysant les raisons politiques, écologiques et économiques de ces migrations. J’ai opté pour une fiction très courte qui fait plutôt appel à la part d’humanité du lecteur face à la détresse des personnes déplacées contre leur gré. J’ai voulu rappeler qu’au chaos et à la misère qui règnent dans les pays pauvres du sud correspondent symétriquement, dans les pays riches, des processus démocratiques de basse intensité, la grande médiocrité de décideurs plus ou moins bien élus, l’aliénation du plus grand nombre. Et pourtant un espoir demeure comme une flamme vacillante…

Bernard Blavette

Comme toujours, ils sont arrivés un peu avant l’aube. Plusieurs cars de policiers bourrés d’hommes harnachés pour la lutte anti-terro­riste. Ils ont pris l’escalier d’assaut, enfoncé la porte, terrorisé les enfants, saccagé l’appartement. Certains disent qu’il faut les comprendre, qu’ils ne font qu’exécuter les ordres, que leur métier est difficile, que les dépressions et les suicides, parmi eux, ne sont pas rares. Peut-être. Cependant pourquoi tant de zèle à humilier et à détruire ?

Il faut dire que quelques jours auparavant ma compagne et moi avions enfreint la loi. Nous rentrions par une de ces soirées glaciales où le mistral souffle en rafales et c’est alors que nous les avons vus, là, debout au coin de la rue. Des réfugiés sans aucun doute, un couple et un enfant, un garçonnet aux yeux immenses qui semblait se demander pourquoi il avait été jeté dans cet univers absurde. Ils ne mendiaient pas, ne deman­daient rien, ils attendaient simplement, on ne savait quoi. Je pouvais aisément imagi­ner leur désarroi, confrontés à un pays dont ils ne connaissaient presque rien.

Décidemment l’histoire ne progresse pas, elle tourne en rond. Rappelons-nous la traite négrière, ces africains hébétés débarquant sur un continent inconnu ; ces paysans anglais du XIXème siècle chassés de leurs terres et forcés de venir travailler dans les premières manufactures industrielles dont ils ignoraient tout… Alors la désorientation, l’isolement, accroissent la détresse, rendent illusoires toutes tentatives de rébellion.

Avec les désordres écologiques qui se profilent, et dont les pays riches sont largement responsables, ces migrations pourraient devenir gigantesques, impossibles à contrôler, aucun mur, aucune armée ne pouvant arrêter ces immenses mouvements de femmes, d’hommes, d’enfants terrorisés, affamés…

Comme tant d’autres fois, nous aurions pu détourner le regard et passer notre chemin, nous aurions pu aussi tranquilliser notre conscience en appelant un quelconque SAMU social qui, au mieux, les aurait dirigés vers un de ces camps de réfugiés de sinistre mémoire que nous avons la faiblesse de laisser s’installer à nouveau sur notre sol.

Mais voilà ce soir-là c’était impossible, tout simplement impossible. Peut-être avions nous, sans le savoir, atteint ce point de non-retour qui implique un basculement dans la révolte face à l’inacceptable. Nous les avons amenés chez nous et, en leur ouvrant la porte de notre grande chambre d’amis, j’ai pensé que, dans leur pays, il était probable que 8 ou 10 personnes puissent y loger. Et puis nous avons ouvert le frigo, sorti ce que nous avions de meilleur, mais ils n’ont grignoté que du bout des lèvres comme si cette abondance soudaine n’était pas pour eux. La conversation était difficile mais nous avons compris qu’ils venaient de l’un de ces pays en proie à ces guerres éternelles sans but et sans espoir, peut-être la préfiguration de notre propre futur.

Dans leur regard, du soulagement et de la reconnaissance, mais aussi une pointe d’ironie face à la gêne que les nantis éprouvent en présence de la détresse d’autrui.

Le lendemain, ils ont dormi presque jusqu’au soir et nous avons dîné face à un superbe coucher de soleil sur cette mer qui avait pourtant englouti tant de leurs semblables.

Mais dans notre résidence, les voisins ont peur de tout ce qui est étranger, de ce qui est différent. Les appartements sont protégés par de multiples codes et caméras, alors il est fort probable que nous ayons été dénoncés. Car la loi de notre belle, grande et généreuse République interdit de porter assistance à des réfugiés en situation irrégulière…

Les policiers nous ont poussés sans ménagement dans l’escalier, mais, en arrivant sur le trottoir, l’étrangeté m’a sauté au visage, comme si nous avions pénétré dans un autre univers. Une foule était là qui refusait de se disperser et grossissait de minutes en minutes. Pas trace d’agressivité ou d’insultes, mais simplement une détermination muette et obstinée. Décontenancés, les policiers ont fait mine d’utiliser leur arsenal, la foule a répliqué par un feulement de tigre en colère, ils n’ont pas insisté. On nous a poussés dans un car mais impossible de démarrer, les forces de l’ordre n’allaient tout de même pas foncer dans la foule comme de vulgaires terroristes.

Le face à face s’est prolongé, c’était maintenant une multitude, une insurrection tranquille à l’échelle d’une ville de plus d’un million d’habitants. Le commandant de gendarmerie était pendu au téléphone, demandant des instructions, des renforts. On lui a répondu que les décisions appartenaient maintenant au ministre, voire au Président lui-même. Ce jeune Président qui avait soulevé chez certains un vague espoir, mais la jeunesse ne prouve rien. Cette « belle gueule » n’était en fait qu’un emballage marketing bien conçu, recouvrant un esprit racorni de vieillard, tout entier tourné vers le passé, les vieilles ficelles de la politique, la défense acharnée des privilèges, incapable de concevoir une vision de l’avenir susceptible de réveiller, de redonner l’espoir au plus grand nombre, de stopper cette course à l’abîme dans laquelle nous sommes engagés.

Le face à face semblait sans issue lorsque brusquement tout le monde a levé le nez, tendu l’oreille. Là-bas au loin, très loin, une rumeur presque imperceptible tout d’abord, mais qui enfle crescendo. Oui, maintenant on distingue une mélodie étrange qui rappelle un peu ce « Chant des partisans » de la deuxième guerre mondiale « Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? //Ami entends-tu… ». Comme une vague déferlante les voix se multiplient jusqu’à n’en plus faire qu’une, les premiers rangs qui nous entourent chantent maintenant à pleine gorge. Une ville entière qui chante en plein cœur de l’hiver. Il m’a semblé alors que le souvenir de Jean Moulin et de tous ces résistants qui ont su dire NON flottait parmi nous.

Nous sommes descendus du car et la foule s’est avancée, nous a entourés, protégés, et bientôt policiers, étrangers, prisonniers, nous ne faisions plus qu’un avec eux tous.

Alors j’ai levé les yeux et j’ai contemplé l’impossible : en ce milieu de janvier les grands platanes étaient soudain revêtus d’un feuillage luxuriant, des oiseaux, des écureuils sautaient de branches en branches, comme si tous ces compagnons non humains auxquels nous prêtons chaque jour si peu d’attention, que nous maltraitons si souvent, souhaitaient s’associer eux aussi à cette renaissance...

Je me suis réveillé le cœur battant, submergé par un sentiment de solitude, de perte, d’abandon. Dehors tout est gris, les foules s’engouffrent dans les bouches de métro, en route vers leur aliénation, leurs chaînes, leur soumission volontaire…

Mais quelle est donc cette force qui parfois nous étreint, nous envoie ces rêves « étranges et pénétrants [1] » qui nous poussent vers d’autres niveaux de conscience et de sensibilité ouvrant ainsi la porte à un monde différent ?

Peut-être une étincelle enfouie au plus profond de chacun d’entre nous, que nous étouffons sans cesse, mais qui, pourtant, cherche obstinément à s’épanouir.


[1Termes utilisés par Paul Verlaine dans l’un de ses plus beaux poèmes : Mon rêve familier.