De la dynamite dans le pot aux roses

par  J. MALRIEU
Publication : juin 1981
Mise en ligne : 7 novembre 2008

REMERCIONS ces courageux politiciens qui viennent sur le petit écran nous administrer la preuve de leurs incapacités réciproques. A force de se jeter à la face leurs quatre vérités, les guignols de la bande des Quatre vont finir par nous faire découvrir le pot aux roses. Grâce à eux, les Français sont en train de prendre conscience qu’il n’y a pas de solution à la crise et au problème du chômage dans le cadre du système existant.

Ce qui se fait jour, à travers les polémiques et les condamnations qu’échangent les candidats à la magistrature suprême, c’est l’idée que la crise où s’enfonce la France et le monde est sans remède car elle est consubstantielle à l’économie de marché. C’est notre thèse. Nous disons que la crise existe à l’état endémique en raison du déséquilibre structurel de l’offre et de la demande globales inhérent à l’économie marchande, et qu’elle ira en s’aggravant à mesure que les conditions exceptionnelles dont a bénéficié le capitalisme au cours de l’après-guerre (inégalité des termes de l’échange, pillage intensif de la Nature et du Tiers-Monde) disparaîtront sous l’effet de l’épuisement des ressources et de la révolte des peuples opprimés, et que seront mises en oeuvre les nouvelles technologies issues de l’informatique qui tendent à éliminer radicalement le travail humain du procès de la production.

La logique du système, survoltée et exacerbée par la mondialisation du marché et l’internationalisation des capitaux, conduit inéluctablement au grippage de la machine et à la marginalisation croissante des forces de travail. L’inflation est désormais impuissante à relancer le système.

Les faits parlent d’eux-mêmes. Le chômage atteint aujourd’hui 20 à 40 % de la population active dans les pays sous-développés et 8 à 12 % dans les pays industriels. Et ça ne fait que commencer. Au plan mondial, la situation est aussi grave qu’elle l’était au début des années 30 et les perpectives beaucoup plus sombres.

Des observateurs, très loin d’être hostiles au système, commencent à s’en apercevoir et à le dire. Pierre Drouin, économiste de tendance libérale, parle de « la poussée irrésistible » du chômage » et jette ce cri d’alarme « l’économie marchande ne peut plus assurer l’emploi  » (Le Monde 3-3-81). Alain Cotta, professeur à Dauphine, au terme d’une enquête consacrée à l’impact des nouvelles technologies sur la situation de l’emploi en France, évalue à 3 millions le nombre des chômeurs complets avant la fin de la décennie. Ce chiffre sera atteint bien avant. Si vous en doutez, lisez le dernier numéro du « Nouvel Economiste  » : « Le vrai chômage commence. Entre les secteurs trop vieux et les entreprises robotisées de demain, la France s’installe dans le non-emploi. »

Le gouvernement aux abois ne compte plus que sur le déclin démographique pour réduire la pression des demandeurs d’emploi et s’efforce de rejeter la responsabilité de la crise sur les pays producteurs de pétrole. Comme si !a hausse des prix du pétrole n’était pas due d’abord à l’inflation mondiale entretenue par les pays dominants et ne répondait pas à la hausse continue des prix industriels. Faut-il rappeler que le prix du baril de pétrole est resté inchangé pendant plus d’un demi-siècle 1 dollar 20 de 1900 à 1960.

La meilleure preuve que le prix du pétrole n’est pas la cause de la crise, c’est notre voisine l’Angleterre qui la donne. L’Angleterre de Mme Thatcher ne souffre d’aucun handicap énergétique, puisqu’elle est productrice et même exportatrice de pétrole. Ce qui ne l’empêche pas de compter aujourd’hui 2 500 000 chômeurs et de marcher allègrement vers les 3 millions. Et s ; vous n’êtes pas encore convaincu, allez donc voir les millions de chômeurs qui s’entassent dans les bidonvilles, aux portes mêmes des capitales des plus grands pays producteurs de pétrole, à Mexico, à Caracas ou à Lagos.

Non, les responsables du système et leurs laquais ne réussiront pas encore à brouiller les pistes et à égarer l’opinion. Le constat qui s’impose commence à être perçu de plus en plus clairement : il n’y a pas de solution de fonds à la crise et au problème de l’emploi dans le cadre de l’économie mondiale de marché. Certes les pays les plus compétitifs, ceux qui disposent de la technologie la plus avancée ou qui exploitent le plus férocement leur main-d’oeuvre s’en tireront, au moins provisoirement, mieux que les autres. Mais le diagnostic global est sans appel : la crise est sans issue sauf à déboucher sur la guerre et la catastrophe écologique. Il y a bien une sortie de crise comme le dit Attali, mais c’est une sortie les pieds devant.

En vérité, je vous le dis, il y a de la dynamite dans le pot aux roses. Quand les politiciens, à force de se tirer la bourre, l’auront fait découvrir aux Français, les choses changeront. Les temps sont proches.