Du balai !...

par  G. LAFONT
Publication : janvier 1980
Mise en ligne : 17 septembre 2008

La Troisième, vous l’avez connue ? La Troisième République, je veux dire. Si vous ne l’avez pas connue vous ne perdez rien, maïs vous en avez peut-être entendu parler. Oui, celle de Panama, de l’emprunt Russe, des bons de Bayonne, de Stavisky, et j’en passe. Celle qui accouchait à la sauvette en 1940 sur la route de Bordeaux, un peu encombrée à l’époque, pour donner le jour à l’Etat Français (Travail-Famille-Patrie) , un prématuré dans un triste état, qui devait céder la place à la IVe, puis à la Ve dite rénovée. Vous y êtes ?... La pourrie, quoi ! Eh bien, on va finir par la regretter, la IIIe.
Parce que, rénovée ou pas, notre Marianne n° V, cette fille à soldats, qui vient de fêter en famille, mais dans  !a plus stricte intimité, ses 21 carats - oh ! pardon ! - n’est pas belle à voir en ce moment. Elle file un mauvais coton.
Qu’est-ce qui ne va pas ? Ce n’est pas la ménopause. A 21 ans, pensez. Ni le surmenage. Ce ne sont pas les mauvaises fréquentations non plus. Rien que du beau monde dans son entourage. Du général deux étoiles, du gentilhomme avec particule, de l’académicien en état de marche, de l’économiste libéral avancé présenté par parents. Pas de nanas en blue jean, ni de traîne-basket aux cheveux longs. Alors ? La pilule ? même pas. On s’y perd.
On voyait bien qu’elle se laissait aller depuis quelque temps, que le ménage n’était pas fait tous les jours, qu’elle se dévergondait, mais on fermait les yeux. On avait oublié (les Français ont la mémoire courte comme disait l’autre - qui donc, au fait ?) les scandales dont elle restait éclaboussée avec ses petits amis, ses gros protecteurs ou ses Jules.
Qui se souvenait du scandale de La Villette ? Une centaine de milliards anciens engloutis, mais pas perdus pour tout le monde, dans la construction d’abattoirs ultra modernes, si perfectionnés qu’ils n’ont jamais pu être utilisés, et qui attendent que l’on trouve dans la poche des contribuables une autre centaine de milliards pour les démolir.
Et le scandale du téléphone dénoncé par l’inspecteur général Jannès ? Et celui de la Garantie Foncière ? Et les autres, les affaires Aranda, Rives Henri, de Broglie qui dorment dans les tiroirs sous plusieurs tonnes de dossiers poussiéreux ?
Fallait bien en finir. On n’allait pas en parler toute la vie.
Et voilà qu’une banale, histoire de diamants, offerts par M.  Bokassa (empereur de Centrafrique par la grâce de Dieu et de Giscard d’Estaing, actuellement en disponibilité) à son «  parent », suivie du dramatique suicide d’un ministre impliqué dans une non moins banale histoire de transactions immobilières, éclatant comme deux gros pétards sur le perron de l’Elysée, vient brusquement réveiller les Français assoupis devant leur télé.
C’est malin. Juste au moment où, même si le train ne roulait pas sur les rails, on commençait à voir le bout du tunnel.
Je veux croire, pour leur excuse, que le volatile mal enchainé qui a lancé le premier pétard et les autres journaux qui ont fait état de rumeurs qui circulaient déjà dans les salles de rédaction, n’ont pas mesuré toutes les conséquences de ce qui ne pouvait être qu’un canular. On y a cru. Même R. Barre qui en a fait une dépression. Il n’en fallait pas plus pour que la Bourse dégringole et que trois années de redressement en soient compromises.
La vérité c’est qu’il n’y a pas eu scandale, mais simple échange de bons procédés entre gens du monde qui ont bien le droit de se faire des cadeaux pour entretenir l’amitié et relancer les affaires.
En attendant, nous revoilà tous dans le beau merdier d’où l’on essayait avec tant de mal de nous sortir. Allons, messieurs, pas de vagues. Le moment serait mal choisi. Je sais, en 1934 on a failli faire une révolution pour moins que çà. Mais ce n’est pas en faisant tomber, fût-ce symboliquement, quelques têtes que l’on n’a déjà que trop vues, c’est vrai, ni par une révolution réalisée dans la confusion et le mensonge, pas plus qu’en changeant le numéro de la République, que l’on pourra changer des truands en petits saints et réaliser la justice sociale que tous les programmes électoraux nous promettent pour l’an 2 000 ou pour la saint Glin-Glin.
La IIIe République était pourrie. La Ve est en pleine décomposition. C’est le système économique qu’il faut changer. Ce système, dont la seule loi est celle du profit, ne peut qu’engendrer le désordre et la corruption. Nous le voyons une fois de plus aujourd’hui. C’est lui qu’il faut abattre. Pour lui substituer le Socialisme de l’Abondance Seule l’Economie Distributive peut prétendre réaliser ce rêve, ou cette utopie, qui sera, qu’on le veuille ou pas, la réalité du troisième millénaire.
Oui, elle a une drôle de tronche notre République.
Mais ce sont les Français qui ont bonne mine.
Alors, vite... du balai !...