Par delà les frontières

par  P. SIMON
Publication : janvier 1980
Mise en ligne : 17 septembre 2008

IL faut le reconnaître, la pollution existe depuis bien longtemps, sans doute depuis que !a vie organisée existe. Par ses activités quotidiennes naturelles l’homme rejette des produits ou sousproduits, déchets alimentaires, ou autres. Il en est de même des animaux. Mais on peut penser que le système écologique s’en accommode plus ou moins. Les poissons, par exemple, vivent dans un milieu qui leur est encore plus ou moins propre (sans mauvais jeu de mots) et subsistent. Le mal est venu de l’accroissement fantastique de la population humaine et animale (par l’intermédiaire de l’élevage) et du danger que des milliards d’individus font courir à un système qui n’a sans doute pas été prévu pour résister au choc.
Le deuxième facteur de pollution est, bien sur, la production industrielle et les quantités fabuleuses de produits toxiques pour les hommes et pour la nature qu’elle met en circulation, soit pour être utilisés et engendrer encore davantage de pollution, soit sous forme de déchets. On a pu croire que le phénomène avait des effets limités dans l’espace et que les émissions dangereuses de telle ou telle usine ne faisaient sentir leurs effets que dans un certain rayon autour de la source. Ainsi, on pouvait se rassurer égoïstement, en pensant que le pollueur faisait aussi sans doute son propre malheur si bien que les pays ou les régions qui prenaient soin de s’entourer de précautions suffisantes pour restreindre ou limiter la pollution sur leur territoire couraient un moindre risque et n’en faisaient en tout cas pas courir aux autres.
Piètre consolation, sans doute, mais on ne peut résoudre tous les problèmes au mieux. Des nouvelles plus inquiétantes, malheureusement, nous parviennent. Elles montrent clairement, en effet, que, comme tant d’autres produits de notre activité économique et industrielle, la pollution s’exporte. Mais là, pas de bulletins officiels triomphants, pas de graphiques flatteurs ni de statistiques grisantes. Cette exportation se fait sournoisement, et si jamais l’importateur la constate et se plaint, on se garde bien de revendiquer la paternité de toutes ces cochonneries.
On sait, depuis longtemps, que les fleuves véhiculent des tonnes de produits toxiques et de poissons morts. Les villes baignées par le Rhin en aval de la Rhur en savent quelque chose. Or, voilà qu’on parle à nouveau de la Rhur, mais cette fois, pas en Hollande. Les inquiétudes viennent de beaucoup plus loin, très exactement de l’Alaska. Du moins, ce sont les Américains qui le prétendent. Ils ont trouvé, dans la brume qui, chaque printemps, recouvre l’océan Arctique au nord de l’Alaska des particules comme on en trouve dans un air urbain pollué ainsi que de faibles quantités de métaux lourds provenant de la combustion de fuels industriels lourds. Emportées par les vents, ces substances auraient donc parcouru environ 10 000 kilomètres. On n’est donc en sécurité nulle part. Qu’elles aient voyagé aussi loin n’est pas si surprenant que cela puisque l’on a bien recueilli en Floride et au Mexique des poussières fines de sable saharien soulevées par des tempêtes.
Pour réduire la pollution au sol, on e cru bien faire en construisant des cheminées d’usine de plus en plus hautes. Certaines mesurent plus de 250 mètres, ce qui n’est pas rien. Hélas, en agissant ainsi on ne fait que déplacer le problème et permettre aux Norvégiens, par exemple, de profiter de la pollution créée par les industries anglaises. Même les filtres qu’on a installés au sommet de telles cheminées ne font qu’aggraver le problème. lis ne retiennent, en effet, que les particules les plus grosses et laissent passer les plus fines, généralement acides, qui sont en même temps les plus mobiles du fait de leur taille. C’est ainsi que, en quelques années, le degré d’acidité de la pluie dans certaines régions du Canada et de la Scandinavie, a doublé.
D’autre part, les craintes soulevées par les effets possibles des gaz qu’on utilise dans les « bombes » à insecticide, à nettoyer les vitres, etc., sur les couches supérieures de l’atmosphère font s’attendre à voir augmenter le nombre des cancers de la peau. Or, si les « bombes » ne se vendent que dans les pays industrialisés, leurs effets se feront sentir partout.
Quand les pays industrialisés polluent, tout le monde trinque. Or, malgré la crise économique qui entraîne un certain ralentissement de l’activité industrielle ils continuent à polluer, peut-être de plus en plus, et, tous les jours, de nouvelles activités dangereuses pour l’humanité démarrent dans un coin du globe. La course à la production et à l’exportation, sans doute nécessaire pour survivre, ne peut qu’accélérer le phénomène. Une seule solution, rationnaliser tout cela pour réduire la pollution inévitable au strict minimum, et ne pas nuire à soi-même ni à son voisin. Seule l’Economie Distributive peut permettre ce progrès décisif.