Au fil des jours : Le prix du pétrole

par  J.-P. MON
Publication : janvier 1980
Mise en ligne : 17 septembre 2008

Nos gouvernants voudraient nous faire croire que, si tout va mal en France, c’est à cause du prix du pétrole.
Nous allons donc nous aussi vous parler du pétrole.

« Sur la base 100 en 1974, le coût de la tonne de pétrole importée, vendue en France, fixée en Francs constants, est passé de l’indice 98 en 1976 à l’indice 85 en 1978 (soit une diminution de plus de 13 %) et restait à l’indice 94 en avril 1979. »
C’est ce que déclarait M. Chirac lors de la discussion budgétaire à l’Assemblée Nationale. Apparemment il n’a pas été démenti...

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En 1975 et 1976 les taxes prelevées par l’Etat sur l’essence et le super étaient respectivement de 56 et de 55 %. En 1977 elles étaient passées à 61 et 60  %. Ce qui montre bien qu’il n’y a pas que les producteurs de pétrole qui augmentent leurs prix.

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Entre l’Etat et les producteurs il y a aussi les compagnies pétrolières qui se sucrent : pour le premier semestre 1979, le bénéfice net de la Compagnie Française des Pétroles s’élève à 2,2 milliards de francs (nouveaux, bien sûr) alors qu’il n’avait été que de 309 millions pour la même période de 1978. Et ce bilan ne tient pas compte de tout ce qui a été stocké.

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C’est à peu près partout la même chose dans le monde occidental : au moment où l’Américain moyen s’aperçoit que le prix du fuel domestique vient de subir une forte hausse par rapport à l’an dernier, les grandes compagnies pétrolières américaines (les majors, comme on les appelle) annoncent des profits énormes. Entre juillet et septembre 1979 les profits réalisés par Exxon sont en hausse de 118 % sur le trimestre correspondant de 1978 ; ils sont de 131 % pour Mobil, de 158 %, pour Texaco, de 191 % pour Standard Oil of Ohio et de 97% pour Gulf Oil. Le président de cette dernière compagnie a, sans pudeur, déclaré à la télévision américaine que ces profits sont « une bonne nouvelle pour tout le pays ».
Malgré cela le Président Carter a beaucoup de mal à faire accepter par le Congrès son projet de taxation des superprofits des compagnies pétrolières. Ce qui montre bien leur puissance.

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Toujours aux Etats-Unis, selon le « Wall Street Journal », un rapport confidentiel préparé par M.  A. Kahn, conseiller de Carter sur les problèmes de l’inflation, conclut à la responsabilité d’une « poignée de compagnies pétrolières » dans la hausse importante des prix intérieurs des produits pétroliers. Selon ce rapport, les « majors » poussent les prix pétroliers vers le haut en exerçant une forte pression sur le marché mondial.

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Les pays exportateurs de pétrole font d’ailleurs la même, analyse : ils se plaignent des bénéfices abusifs des compagnies pétrolières et y trouvent la justification à de nouvelles hausses des prix du brut. En tournée dans le Golfe Persique, le ministre vénézuélien du pétrole a déclaré que la prochaine réunion de l’O.P.E.P. « fixera le pourcentage de la hausse des prix et étudiera le moyen de mettre un terme aux abus des sociétés intermédiaires qui spéculent sur la vente du pétrole ». il a ajouté  : « Ces sociétés réalisent des bénéfices fabuleux en achetant le pétrole à bas prix aux pays, producteurs pour le revendre au double, voire au triple de son prix. »

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Au fait, ne plaignons pas trop, quand même, le consommateur américain : il ne paie son super qu’environ un franc le litre.

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Pour payer notre facture pétrolière le Président de la République et ses ministres nous exhortent à développer nos exportations. Ce que nous réussissons assez bien puisque le « Rapport des Comptes de la Nation » pour 1978 montre que la balance commerciale est équilibrée et même en léger excédent (357 milliards de francs à l’ exportation contre 355 milliards à l’importation). Il semble qu’il en sera à peu près de même en 1979. Dans ces conditions, comme le fait remarquer L. Lammers dans «  Energies » (23-11-79)) , « Il est faux de continuer à affirmer que la crise ou le stop à la croissance se trouvent dans l’augmentation des prix d’importation puisque la balance commerciale est équilibrée depuis 1975. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les privilèges accordés à l’exportation pour obtenir cet équilibre sont exorbitants du droit commun économique, et surtout représentent probablement aujourd’hui la source principale de l’inflation. Cela pour trois raisons essentielles : en créant de la monnaie de financement, en favorisant la montée des taux d’intérêt, en réduisant l’offre interne (...) Pour toutes ces raisons, l’exportation dont l’obligation ne saurait certes être contestée, ne doit pas pour autant se transformer en mythe national auquel tout est sacrifié. »