Faire passer la vie avant la dette

par  D. W.
Publication : février 2000
Mise en ligne : 14 mai 2010

Le 13 juin dernier à Cologne, à la veille du Sommet du G7, un colloque a réuni des évêques et des théologiens de plusieurs pays. Ceux-ci ont signé une déclaration commune dont voici des extraits :

« Aujourd’hui, il nous faut rendre la liberté à ceux qui sont asservis, enchaînés par la dette. C’est une première étape essentielle pour rétablir des relations justes au sein de la vaste communauté humaine et pour éradiquer la pauvreté dans notre temps.

Le problème de la dette n’est pas seulement d’ordre économique, c’est au fond un problème d’éthique. Il affecte radicalement les hommes, le bien-être des familles, la survie des pauvres, les liens entre les hommes, et il rend l’avenir incertain. L’aide qui est aujourd’hui nécessaire n’est pas une affaire de charité mais de justice. En appelant à libérer les pauvres du fardeau de la dette, nous sommes conscients que la responsabilité du problème de la dette est partagée entre les créditeurs et débiteurs.

La doctrine sociale de l’Église propose un ensemble de principes pour guider la conduite des individus et édifier des sociétés plus justes. Ils affirment entre autres :
- la dignité intrinsèque de tout être humain,
- l’obligation pour chacun d’œuvrer pour le bien commun,
- la responsabilité de la communauté envers ses membres les plus faibles et les plus vulnérables,
- l’activité économique au service du bien de tous les hommes.

Et voici des extraits de l’intervention de l’évêque de Poitiers à ce même colloque :

« Le 6 août 1974, un quotidien français (Le Monde) titrait « Le Tiers-Monde croule sous le fardeau d’un endettement écrasant ». Depuis, 25 années sont passées. Le poids de la dette pèse toujours. Il a entraîné la mort de combien de personnes ? Combien d’écoles, d’hôpitaux, combien d’infrastructures nécessaires, périclitent ou gisent encore dans des projets avortés ? En même temps, il ne paraît pas qu’aient manqué les armements…

La justice affirme l’obligation de rembourser une dette, sinon l’emprunt devient un vol, une appropriation indue. Ainsi raisonne la sagesse des nations et, somme toute, elle cherche, ce faisant, à garantir ordre et honnêteté dans les relations humaines. Prêter et rembourser supposent un climat de confiance.

Soit. Mais quand la Bible demande, aux années de jubilé, d’effacer les dettes, elle reconnaît ainsi que l’obligation de remboursement, bien que fondée en justice, ne constitue pas un absolu. Même en supposant que les prêts soient légitimes et les taux acceptables, la relation de créancier à débiteur est soumise à une obligation plus forte et plus radicale encore. Une justice supérieure commande même aux règles des emprunts et des remboursements. En effet, trois mots du Livre du Lévitique s’imposent à la réflexion. Le premier critique le profit : « Tu ne donneras pas d’argent pour en tirer profit ». Le second insiste sur la “gêne” où tombe celui qui réclame de l’aide. Le troisième, qui commande toute réflexion, parle de “ton frère”. L’intuition fondamentale que révèle ce texte se manifeste clairement : quand l’argent va à l’argent, il empêche l’homme d’aller vers l’homme. Symbole généralisé des échanges, l’argent prend la place des relations symboliques de l’humanité. L’emprunteur devient un obligé. à sa liberté s’impose une dette plus forte que ses désirs de libération. Les contacts en d’autres domaines sont empoisonnés par cet asservissement. L’homme est tout, sauf un frère. Ici la Bible dit « non ».

Dans la devise de la République française, des trois vertus qui ont également inspiré la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la Liberté et l’Égalité peuvent être exprimées en normes légales, non point la Fraternité qui, cependant, fonde la liberté en établissant des relations réciproques, et l’égalité par des garanties juridiques. Contre elle, des principes économiques ne prévalent pas. Telle est la justice première devant laquelle les autres restent relatives.

 Le modèle d’un ogre

En interdisant de “tirer profit” de son frère, la Bible met en garde également contre la dérive qui conduit un homme à se soumettre à l’appétit du gain. On ne tire pas profit de l’homme comme on exploite un filon dans la terre. Quand les exigences de lois économiques établies par des hommes prennent trop d’ampleur, elles écrasent ceux sur qui elles tombent.

La soumission à l’argent blesse le prêteur et l’emprunteur. Ce n’est pas tant l’argent qui est ici en cause que la relation entretenue avec lui. C’est une illusion de penser que la monnaie serait une réalité totalement objective, purement instrumentale.… Le modèle économique de croissance qui a créé la dette, dans des circonstances historiques, demeure aujourd’hui incapable de desserrer son étreinte. Car un développement réduit aux seules lois du marché laisse en dehors de ses objectifs, donc de ses méthodes, ce que n’embrassent pas ces règles. L’économique, à lui seul, hors d’une conception plus large de l’homme, de son avenir et de ses cultures, se livre inévitablement une guerre intestine. Il dévore ses propres enfants, pour une seule raison : l’économie en vient à puiser sa finalité dans l’économie elle-même.

… Dénoncer cette usurpation d’hégémonie rencontre de plus en plus d’approbation.

 Sortir de l’impasse

… Il s’agit pour sortir de l’impasse dont la dette est le plus clair exemple, de soumettre à des exigences fondatrices et la politique et l’économie, de manière à les faire évoluer toutes les deux.

 Le critère de l’homme

Il existe une plus grande justice que celle des scribes… Elle enseigne que le critère qui juge les nations, même ignorantes du Christ, réside dans leur manière de traiter l’homme, en particulier le malade, l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier et le pauvre en haillons. Non point qu’ici l’Évangile récuse le travail, la croissance, ni les progrès techniques, mais il leur donne une exacte finalité. Pour soigner, il faut des remèdes ; pour nourrir, des aliments ; pour vêtir, des habits…Les productions de la terre sont ainsi toutes mises au service des hommes. Celui-ci devient le but de la croissance, de l’argent, du progrès.

 Dialogue d’humanité

Seul un changement de logique permet d’envisager autrement la situation. Les procédés techniques d’apuration de la dette suivront les principes politiques qui seront mis en œuvre. Ici l’équité entendue au sens de la reconnaissance de l’homme concret, historique, dépasse la seule justice quantitative. Il s’agit donc de savoir où passent la dignité des peuples, la maîtrise de leur histoire par les intéressés. Eux sont capables de dire le développement qu’ils souhaitent, le degré de produits de consommation qu’ils veulent. »

(envoi de D.W, Ribeauvillé)