I. Quel(s) équilibre(s) démographique(s) sur notre planète ?

par  G. EVRARD
Mise en ligne : 30 avril 2009

Au-delà des angoisses infondées, il semble évident que des équilibres démographiques doivent être recherchés sur notre planète inextensible. Deux réalités se croisent : celle de l’empreinte écologique grandissante d’une population qui continuera de croître globalement au moins jusqu’en 2050, en aspirant au progrès, et celle de populations vieillissantes dans les pays qui accèdent effectivement au progrès. Guy Evrard a la conviction que la démographie est un paramètre majeur à considérer pour tenter de faire émerger de la crise globale actuelle un monde plus juste, plus solidaire et davantage maître de son destin.

Les prévisions démographiques s’appuyant sur l’évolution de l’espérance de vie et celle de la fécondité, dans les différentes régions du monde, semblent s’accorder sur une population globale atteignant environ 9 milliards d’individus en 2050, sonnant peut-être la fin du régime de croissance exponentielle observé depuis deux à trois siècles [1], [2] :

1 milliard d’individusau début du 19ème siècle
5 milliardsen 1987
6 milliardsen 1999
9 milliardsen 2050

Toutefois, la confrontation des prévisions passées avec les réalités courantes montre que la prudence est de rigueur dans ce domaine, des phénomènes imprévus ayant régulièrement déjoué les projections : guerres, famines, épidémies, phénomènes géologiques et climatiques…

Aujourd’hui, le réchauffement climatique, la perte de biodiversité, la raréfaction de certaines ressources (l’accès à l’eau potable notamment) et la pollution pourraient bien être de ces paramètres difficiles à prendre en compte dans les modèles [3].

Quelques idées dominantes accompagnent généralement, dans la population, les questions démographiques. Des idées soufflées souvent par les gouvernants au service d’une stratégie politique, par exemple :

. Le déséquilibre des populations française et allemande entre les guerres de 1870-1871 et 1914-1918 met en péril les moins nombreux (les Français) lors du conflit à venir [4].

. Vu de l’Occident, le péril jaune que représente la Chine, et plus généralement l’Asie, est un fantasme qui dure depuis la fin du 19ème siècle.

. Aujourd’hui, plus globalisée encore, la crainte des migrations des pays pauvres vers les pays riches, c’est-à-dire le plus souvent des pays du sud vers les pays du nord, sert à justifier une politique sécuritaire aux frontières de l’Europe.

. Dans certaines régions du monde, de telles manipulations allument des conflits inter-ethniques ou entre populations de cultures ou de religions différentes vivant sur un même territoire.

. En France, l’équilibre prétendument plus difficile des régimes sociaux basés sur la répartition, lorsque la proportion active de la population diminue, conséquence du vieillissement, est prétexte à effacer des progrès sociaux chèrement acquis.

 L’empreinte écologique

Une dimension plus rationnelle, mais aussi plus critique, émerge maintenant avec la reconnaissance d’une empreinte écologique humaine incompatible avec la capacité d’accueil et de régénération de la Terre. L’OCDE donne de l’empreinte écologique une définition claire, même si son estimation reste sans doute complexe et imprécise : c’est « la mesure de la superficie biologiquement productive nécessaire pour subvenir aux besoins d’une population humaine de taille donnée ».

D’après cette définition, la Terre ne peut offrir aujourd’hui que moins de 2 hectares globaux (hag) par habitant, alors que la consommation mondiale actuelle exige déjà près de 2,5 hag. Nous avons donc commencé à détruire notre capital et nous avons tous en tête cette estimation catastrophiste selon laquelle, si tous les habitants de la Terre vivaient comme un Américain ou un Européen, homo sapiens devrait disposer de quatre à cinq planètes équivalentes [2], [5].

La pertinence des modèles et leur interprétation sont certainement discutables, mais il est temps que le dialogue s’engage sur ces questions démographiques entre les scientifiques et la société, afin d’éclairer les citoyens et d’éviter leur manipulation par des gouvernements qui avancent des arguments politiques souvent de circonstance.

Essayons d’aborder ce sujet à la lumière de notre conviction que la démographie est néanmoins un paramètre majeur à considérer pour tenter de faire émerger de la crise globale actuelle un monde plus juste, plus solidaire et davantage maître de son destin.

 De l’expansion de l’homme … à la fuite en avant

L’homme s’est inventé deux échelles, le temps et l’espace, auxquelles il se réfère pour tenter de comprendre l’évolution du monde et, sans doute aussi, réduire ses craintes existentielles. Retrouvons quelques repères afin de mieux situer notre présent.

L’univers est né d’un big-bang il y a 13,7 milliards d’années. Les évènements se sont alors précipités dans les premières fractions de secondes pour former la matière. Puis, à mesure que la température diminuait et que l’expansion de l’univers progressait, c’est bientôt en milliards d’années que les astrophysiciens vont compter pour reconstituer le passé. Le système solaire et la Terre se sont formés il y a environ 4,5 milliards d’années et seraient aujourd’hui à peu près à mi-existence. Les premières formes de vie sont apparues sur la Terre probablement il y a 3,8 milliards d’années mais, engagées dans la longue marche de l’évolution, c’est seulement à la période du cambrien, voici 540 millions d’années, que la biodiversité a véritablement explosé. Depuis, cinq extinctions majeures ont été reconnues, dont la dernière, entraînant celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, nous est devenue presque familière [6], [7], [8]. Une sixième extinction menace, à laquelle contribue activement l’homme moderne. Personne ne sait prédire l’extinction définitive de la vie sur Terre, mais elle précèdera de toute façon très largement la fin du système solaire.

Les homininés [*] regroupent l’homme et le rameau de ses ancêtres et parents depuis la séparation d’avec le chimpanzé [9], l’espèce aujourd’hui la plus proche de l’homme, il y a entre 9 et 6 millions d’années, en Afrique tropicale. Aucun fossile de l’ancêtre commun n’a été trouvé pour le moment. Le genre homo apparaît il y a 3 à 2,5 millions d’années, toujours dans cette Afrique tropicale. Il est résolument bipède, avec un encéphale plus gros et plus compliqué, une denture omnivore. Avec lui émerge la conscience. Il va créer ses premiers outils et se met en marche car sa niche écologique s’agrandit, née d’une crise climatique caractérisée par un rafraîchissement et la sécheresse. Homo fait totalement partie de son écosystème. Il se répand en Afrique et en Eurasie, via le Sinaï. Il y a 2 millions d’années, une humanité ancienne, homo habilis devenu progressivement homo erectus, peuple ainsi déjà l’Asie et l’Europe, jusqu’à une certaine latitude. La Terre entre alors dans une série de cycles successifs froids et tempérés qui durent encore aujourd’hui. L’isolement des populations par les glaces en Europe commence à produire la dérive génétique néandertalienne, il y a quelques centaines de milliers d’années. L’insularité conduira aussi à des dérives génétiques à Java et à Florès, en Asie.

Homo sapiens, avec un crâne arrondi et un plus gros volume cérébral, apparaît il y a 200.000 ans, en Afrique (selon la majorité des chercheurs), avant de se répandre à nouveau vers l’Eurasie en suivant le chemin précédent d’homo habilis. Pour Yves Coppens et quelques autres, homo erectus se sapientise là où il est. Quoi qu’il en soit, homo sapiens (Cro-Magnon en Europe) cohabite avec l’homme de Neandertal, qui a reflué jusqu’au Moyen-Orient, et aussi avec l’homme de Java et l’homme de Florès. Mais, après quelques milliers d’années, il y a moins de 30.000 ans, les plus anciens s’éteignent au profit de sapiens, comme chaque fois que deux espèces proches partagent la même niche écologique. Pour terminer sa découverte du monde, sapiens va en radeau en Australie il y a 50.000 ans et à pied en Amérique il y a 15.000 ans ; il débarque au Groenland il y a 5.000 ans, en Mélanésie il y a 3.500 ans, en Polynésie il y a 2.000 ans et à Pâques, Hawaï, Madagascar et en Nouvelle-Zélande il y a 1.000 ans [9], [10], [11].

Ainsi, après une première avancée du genre homo, il y a 2 millions d’années, à partir d’une région d’Afrique, l’expansion reprit avec homo sapiens il y a 200.000 ans, ne laissant plus guère, aux aventuriers de l’époque moderne, de grandes régions réellement inexplorées de notre planète. Entraîné par les changements climatiques, curieux de découvrir l’autre côté de la colline, notre ancêtre devait aussi rechercher ou disputer sa subsistance sur de vastes étendues. La densité des peuplements restait encore très faible. On imagine celle des hommes de Neandertal, au cours de leurs derniers millénaires, voisine de 1 habitant pour 100 km2, soit environ 5.500 habitants sur la superficie de la France actuelle [9].

20.000 ans avant notre ère, encore au paléolithique supérieur, moins de 1 million d’humains peuplaient la planète, soit 0,1 habitant au km2, densité limite d’un peuple de chasseurs-cueilleurs que la Terre pouvait satisfaire. Avec la sédentarisation, d’abord dans le croissant fertile au Proche-Orient, au début du néolithique, 10.000 ans avant notre ère, à la fin de la dernière grande période glacière, le développement de l’agriculture permet progressivement de nourrir de 10 à 30 habitants au km2. Le nouveau mode de vie autorise alors une plus grande fécondité et la densité de population plus élevée facilite son expansion. D’autres régions du monde inventent aussi le néolithique sur place : Chine, Andes, Mexique, Nouvelle Guinée, Afrique. En Europe, il diffuse depuis le Proche-Orient [12], [13]. En entrant dans la période historique, datée à l’apparition de l’écriture, la population mondiale approche ainsi les 400 millions d’habitants [1].

En même temps qu’il marche, et bien davantage depuis qu’il se fixe, l’homme découvre de nouvelles techniques. La maîtrise du feu est acquise depuis 400.000 ans environ. Après le perfectionnement progressif de l’outil en pierre taillée, la révolution du néolithique invente la poterie, le stockage du grain et développe de nouvelles organisations sociales où apparaissent les hiérarchies. La roue est inventée 3.500 ans avant notre ère, en Mésopotamie. L’écriture cunéiforme est découverte par les Sumériens 3.000 ans avant notre ère et précède de peu les hiéroglyphes de l’Égypte ancienne. Des civilisations sont en marche au Proche-Orient, en Asie, en Europe, en Afrique, en Amérique et en Océanie. En Europe, du 16ème au 18ème siècle de notre ère, avec la révolution copernicienne puis le siècle des Lumières, l’humanité franchit un nouveau pas décisif en développant désormais une interprétation scientifique de notre monde. Au siècle suivant, Darwin ajoutera une pierre essentielle à l’édifice en élaborant L’origine des espèces. L’ère industrielle naît en Europe au début du 19ème siècle et le monde compte alors 1 milliard d’habitants. Elle se développe à l’échelle de la planète, d’abord dans les pays du nord, en moins de deux siècles. Nous étions 6 milliards de Terriens à la fin du 20ème siècle.

Cette brève chronologie de l’évolution de notre monde met en évidence, d’une part, la “jeunesse” de l’aventure humaine et, d’autre part, sa formidable accélération en quelques millénaires, et plus encore ces quelques dernières centaines d’années, au cours desquelles elle s’est accompagnée globalement d’un accroissement démographique tout aussi frénétique.

Il n’est sans doute pas exagéré d’évoquer une fuite en avant lorsque la maîtrise de cette évolution se révèle incertaine, face à des limites dont la communauté scientifique nous alerte depuis quelques dizaines d’années et comme le prouvent les manifestations de la crise globale actuelle, écologique, économique et sociale.

Mais que les penseurs du mode d’organisation capitaliste, désormais propagé pratiquement à toute la planète, se refusent toujours à analyser comme telle !


[1Hervé Le Bras, L’avenir de la population mondiale : explosion ou implosion ? Cycle de conférences Démographie et développement durable à la Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 27 nov. - 11 déc. 2008.

[2Frédéric Joignot, Sommes-nous trop nombreux ? Le Monde 2, 9/01/09.

[3Rapport de synthèse du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), 2008.

[4Général André Bach, Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, chap.2, p. 35, éd. Taillandier, Paris, 2003.

[5Aurélien Boutaud et Natacha Gondran, L’empreinte écologique, éd. La Découverte, Repères, 2009.

[6Les Dossiers de La Recherche, L’histoire de la Terre, n°25.

[7Les Dossiers de La Recherche, L’histoire de la vie, n°19

[8La Recherche, dossier Il y a 542 millions d’années, l’explosion de la vie animale, n°428.

[*Corrigé conformément à l’Erratum paru dans le numéro 1099 : On désigne par “Hominoïdes” la superfamille qui regroupe les hommes et les grands singes actuels (Chimpanzés communs, Bonobo, Gorilles, Orang-outan, Gibbons), ainsi que le rameau de leurs ancêtres communs ; par “Hominidés” la famille incluant l’Homme, le Chimpanzé, le Gorille et l’orang-outan ; par “Homininés” la sous-famille incluant l’Homme et le Chimpanzé ; et par “Hominines” la tribu regroupant l’homme et le rameau de ses ancêtres et parents depuis la séparation d’avec le Chimpanzé.

[9Jean-Jacques Hublin, Bernard Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la terre, éd. Flammarion, Paris, 2008.

[10Yves Coppens, Histoire de l’homme et changements climatiques, Collège de France / éd. Fayard, Paris, 2006.

[11Les Dossiers de La Recherche, La nouvelle histoire de l’homme, n°32.

[12Jean-Paul Demoule, Les origines de la culture, La révolution néolithique, Le Pommier éd., Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 2008.

[13Roger Joussaume, La Préhistoire, mémo éd. Gisserot, 2008.