La Grèce a capitulé… mais la véritable défaite est celle de l’Europe

par  J.-P. MON, M. COX
Publication : août 2015
Mise en ligne : 10 décembre 2015

Nous sommes loin d’être seuls à penser qu’il se joue en ce moment en Europe un jeu bien plus crucial que le sort de la Grèce. Jean-Pierre MON a choisi de faire connaître à nos lecteurs l’analyse de l’état de l’Union Européenne faite par le professeur Michael Cox, publiée initialement sur le site de l’École d’Économie et de Sciences Politique de Londres (LES), puis largement diffusée sur le forum Social Europe :

Les députés grecs viennent, après des débats houleux, d’accepter les conditions drastiques imposées par l’Union Européenne pour rester dans la zone euro.

Dans son article du 15 juillet, Michael Cox [1] soutient qu’il se joue en Europe un jeu beaucoup plus important que l’issue de la crise grecque. Ce jeu, c’est celui de la dissuasion, au plein sens du terme : il s’agit de faire comprendre que tout accord avec un gouvernement rebelle Européen endetté sera si difficile – pratiquement inacceptable – qu’aucune personne de bon sens n’osera jamais plus mettre en cause le statu quo. Et tant qu’on y est, cela permet de s’assurer que tout le monde comprend désormais que les termes d’un accord – tel que celui imposé récemment aux Grecs – sont tout simplement synonymes de reddition sans condition.

C’est ce que vient d’admettre le Premier ministre grec : il s’est rendu. « Mais, insiste Michael Cox, tout cela a un autre but », comme l’explique un de ces collègues, il s’agit de « montrer que l’accord très dur imposé aux Grecs constitue désormais le bon exemple à suivre, et, que, dorénavant, dans n’importe quel autre pays européen, il sera encore plus difficile qu’aujourd’hui pour des partis comme Podemos en Espagne, d’être “éligibles”. À plus long terme, le “débordement politique grec” sera devenu “pro centriste” : l’Espagne et l’Italie seront ainsi “sauvées” de la gauche [2]. Mais que nous apprend tout ça sur l’Europe ? — « Pas grand’chose, sinon que la proposition européenne faite le 10 juillet n’est rien d’autre que la « reddition et “l’éviscération” de la Grèce en tant qu’entité souveraine.

« C’est, ironise John Hulsman, un exploit remarquable pour une construction comme l’Union Européenne fondée sur une communauté de souverainetés et un principe de solidarité. Cette solidarité, les États de la zone euro ne l’ont guère manifestée ces derniers jours ! Mais les Européens, ou du moins certains d’entre eux, auront pu prouver qu’ils n’ont ni le cœur tendre, ni l’amour apaisant et qu’ils ne sont pas des poules mouillées, tels que les avait caricaturés, il y a quelques années, juste avant la guerre d’Irak, le critique américain néo-con Robert Kagan. Non, c’est pas du tout ça ! Les Européens n’ont pas eu besoin, non plus, d’une troupe de 250.000 hommes pour discipliner un pays. Il leur a suffi d’avoir l’euro ! » [3].

Cox constate que « les termes de l’accord sont si durs et si intrusifs qu’ils ne peuvent mener à autre chose qu’une plus grande paupérisation des Grecs et on peut se demander ce qui va se passer ». (Même le FMI semble déconcerté).

L’Union Européenne s’est fourvoyée : la dette grecque est insoutenable, et à long terme le nouvel accord ne fera qu’aggraver la récession économique et n’amènera pas la reprise. Où, finalement, cela nous conduira-t-il ? C’est la question que tout le monde se pose.

« J’étais en Grèce il y a une quinzaine de jours, écrit Cox, et je pensais qu’on parviendrait à un compromis sur la base du principe fondamental de l’UE, le consensus. Mais on n’en voit aucune trace ces jours-ci. Nous sommes à présent dans un état de profonde incertitude. Et, à mesure que nous nous enfonçons dans l’inconnu, il semble évident que si la Grèce continue à avoir des difficultés, le “Grexit” aura lieu et ce sera la fin du projet européen. Avec l’Allemagne qui passe maintenant pour le tyran de l’Europe, la France et l’Italie en froid avec l’Allemagne, les pays du Nord plus que jamais distants de ceux du Sud, l’Union européenne va avoir besoin d’une sérieuse remise en état. En attendant, le reste du monde nous regarde, incrédule. Les Américains n’ont sans doute pas été impressionnés, les Chinois sont abasourdis et, plus près, au Royaume-Uni, les Eurosceptiques ont le vent en poupe. Et, sauf si je me trompe, je n’ai jamais vu Poutine aussi heureux. Et, au moins pour à présent, il a probablement beaucoup de raisons de sourire ».


[1Professeur de Relations Internationales à la LSE.

[2Jacob Wittgenstein, Institut Peterson de Washin­gton.

[3L’humiliation de la Grèce a mis en évidence le mensonge au cœur de l’UE, John Hulsman, spécialiste en relations internationales, éditorialiste à City AM, Londres, http://www.cityam.com/219988.


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