Le troupeau

par  B. BLAVETTE
Publication : février 2012
Mise en ligne : 12 mars 2012

Relatant ici une expérience personnelle, Bernard Blavette la commente en ces termes : « Il s’agit d’un de ces faits divers qui, convenablement interprétés, en disent parfois plus long sur notre monde que bien des savantes thèses universitaires… »

L’indifférence, c’est ce qui détruit le monde (….)
L’indifférence, elle te tue à petits coups (…..)
L’indifférence, je voudrais la voir crucifiée.
Gilbert Bécaud (1977)

Vendredi 30 septembre 2011, gare TGV d’Aix-en-Provence. L’immense structure de verre et d’acier, parfaitement incongrue dans la campagne provençale, abrite ce jour là une fourmilière frénétique. Quelque part dans le nord un conducteur de train a été agressé et ses collègues se sont mis en grève par solidarité. Chacun consulte le panneau d’affichage des départs comme si sa vie même devait pâtir du moindre retard. Le personnel de la SNCF fait ce qu’il peut. Pour moi : une heure d’attente. Alors que je me glisse entre les groupes compacts pour tenter de trouver un endroit un peu tranquille, j’entends soudain dans mon dos comme un bruit sourd : je me retourne, une jeune femme, qui vient de se jeter du second niveau de la gare, gît sur le sol à quelques mètres de moi… Je suis tétanisé, mes pensées se bousculent. Ainsi il y avait proche de moi un être que je ne savais pas assez désespéré pour souhaiter quitter ce monde !

Aujourd’hui la plus terrible des solitudes se situe parmi la foule. Drame amoureux ? Deuil ? Maladie incurable ? Chômage et conditions sociales intolérables ? Albert Camus disait que le suicide était le plus important des problèmes philosophiques [1] et pourtant, chaque année, plus de 10.000 personnes mettent fin à leurs jours en France métropolitaine [2], les suicides sur les lieux de travail se multiplient jusqu’à se banaliser. Et tout cela dans l’indifférence générale… ?

Cette indifférence, je vais pouvoir la constater de visu, à un niveau proprement hallucinant. Un périmètre est rapidement “sécurisé”, comme l’on dit aujourd’hui, autour du corps, mais la foule n’est pas concernée… tout cela est l’affaire des services médicaux d’urgence, n’est ce pas ? Un homme qui lit l’Equipe jette un œil par-dessus son journal et se replonge bien vite dans les exploits de son équipe favorite. Les regards demeurent vissés aux panneaux d’affichage, le personnel de sécurité autour du corps plaisante en attendant les secours, comme si de rien n’était. L’image me vient d’un troupeau broutant dans un champ sans se préoccuper du congénère tombé à terre. Comment avons nous pu en arriver là ? Est-ce le refus de voir ce qui pourrait être, un jour ou l’autre, le destin de chacun d’entre nous ? Est-ce l’idée que celui qui se suicide est un “perdant” incapable de réussir sa vie, donc un inutile qui mérite son sort ? Est-ce un effet de la réification [3] générale du Vivant ? Ce mépris du Vivant, qui est à l’origine de la catastrophe écologique que nous vivons, transparaît largement, par exemple, dans la manière dont nous traitons les animaux, et tout spécialement ceux que nous consommons pour notre alimentation. Les industries agroalimentaires considèrent l’élevage uniquement sous l’angle d’une production de protéines qui nous sont nécessaires. En découle une banalisation de la cruauté qui ne fait pas honneur à notre espèce et qui, l’histoire récente l’a abondamment démontré, ne demande qu’à déborder le cadre purement animal [4]. Qui se souvient que, dans nombre de sociétés traditionnelles, notamment chez les Indiens d’Amérique, le chasseur adressait une prière en forme d’excuse à l’animal qu’il s’apprêtait à abattre ? Mais ce sont aussi les récentes avancées de la génétique qui, paradoxalement, contribuent à désacraliser le Vivant. Manipulations génétiques en tous genres et tentatives de clonage donnent au grand public la fausse impression que la vie n’a plus de secret pour nous, que nous pourrons bientôt la créer, et que sa destruction n’a donc que peu d’importance. Nous rendons nous compte de ce que signifie le fait d’utiliser couramment le terme de “matériel génétique” ? Qui se souvient qu’il y a 50 ans à peine chacun s’arrêtait un instant et se découvrait au passage d’un convoi funéraire ? Mais lorsque l’on a tout misé sur l’hédonisme sans but, la consommation à outrance, lorsque l’on a abandonné toute réflexion philosophique et métaphysique [5] , laissant ainsi le sens nous échapper, la mort devient terrifiante, il faut à tout prix refouler, détourner le regard.

Il serait pourtant faux d’affirmer que le Troupeau ne peut s’émouvoir du malheur d’autrui, mais il faut pour cela, pour parvenir à titiller sa compassion, des rituels adaptés. Plusieurs scénarios sont possibles, mais deux se dégagent plus particulièrement. Tout d’abord une grande catastrophe dans le genre du tremblement de terre suivi d’un raz-de-marée qui récemment frappa l’Asie. Quelques images bien choisies passant “en boucle” sont susceptibles de déclencher une avalanche de dons, surtout si des touristes occidentaux auxquels chacun peut facilement s’identifier se trouvent parmi les victimes.

Le deuxième scénario, moins tragique et que l’on peut déclencher à volonté, est une opération médiatique en faveur de la science, de la médecine de préférence, dans le genre du fameux Téléthon. Il faut alors monter une belle histoire, on appelle cela du “storytelling”, susceptible d’émouvoir le Troupeau dans ses chaumières. Voici un exemple imaginaire pour illustrer le propos : « Un enfant est atteint d’une maladie dite orpheline qui lui laisse peu de temps à vivre. Et pourtant il va participer aux prochains Jeux Olympiques pour handicapés parrainé par un sportif médiatique ». Comme le savent bien les publicitaires, tous les ingrédients d’une bonne communication sont contenus dans cette petite histoire : la présence d’un enfant pour déclencher l’émotion, la maladie avec son effet “d’attraction-répulsion” (tout comme les meurtres), le courage individuel et la compétition, éléments essentiels de la vulgate capitaliste, le concours d’une personnalité du monde sportif dont le prestige même a été organisé par les médias qui la mettent en scène. Cette dernière profitera de l’occasion pour améliorer son image et faire oublier ses revenus indécents, ainsi que la large palette de drogues qu’elle absorbe régulièrement. L’empathie est alors à son comble, l’audience est excellente, les spots publicitaires se vendent cher, les promesses de dons affluent, tout est bien dans le meilleur des mondes.

On rétorquera que, dans les deux cas, un élan de solidarité a bien eu lieu. Peut-être, mais il s’agit d’une réaction émotionnelle, fugace, artificielle, incapable de se prolonger sur le long terme, de se manifester dans la vie de tous les jours. Au fait il devait probablement y avoir de généreux donateurs ce jour-là, à la gare TGV d’Aix-en-Provence.

Mais, en toute justice, le Troupeau mérite des circonstances atténuantes. Plus d’un milliard d’individus qui ne mangent pas à leur faim, une catastrophe écologique sans précédent, une régression sociale que nous n’aurions jamais imaginée, les affaires du monde entre les mains de misérables voyous, voilà qui fait beaucoup. Voilà qui incite la multitude, terrassée par l’ampleur des problèmes, soumise journellement à la propagande sournoise du complexe médiatico-publicitaire, à la désespérance, au repliement sur soi et ses propres difficultés [6]. Avoir désenchanté le monde, avoir tué l’espoir, nous dépouiller peu à peu de tout ce qui fait notre humanité, voilà sans nul doute le crime inexpiable du capitalisme néolibéral et de ses thuriféraires.


[1Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942.

[2Source INSEE.

[3Terme emprunté au vocabulaire philosophique et qui signifie « transformer en chose »

[4Lire Un éternel Treblinka par C. Patterson, Ed. Calmann-Lévy, 2008 et Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIème siècle par Jocelyne Porcher, Bibliothèque du MAUSS, éd. La Découverte 2011.
Voir aussi le film We feed the world (le marché de la faim) d’Erwin Wagenhofer 2005. La séquence qui montre le fonctionnement d’une “usine à poulets” est édifiante.

[5Ne surtout pas confondre métaphysique et religion. La métaphysique est une branche de la philosophie qui s’interroge sur le “pourquoi ?”, la religion n’est que l’une des réponses possibles, et sûrement pas la plus pertinente.
La science (la physique), elle, ne s’intéresse qu’à la question du “comment ?”.

[6Sur ce point lire La stratégie du choc – La montée d’un capitalisme du désastre, de l’économiste canadienne Naomi Klein, éd. Actes Sud, 2008.