Chômage, porte entr’ouverte des loisirs

par  P. BUGUET
Publication : juillet 1978
Mise en ligne : 3 septembre 2008

LE conservatisme déforme la cause du chômage pour mieux jongler de palliatifs en palliatifs. Il est « conjoncturel  », « structurel » « frictionnel » (c’est le tout dernier), il est dû à l’instabilité des préposés au travail, à la lenteur de leur choix d’un emploi, à leur manque de sens civique ; ah ! ces ouvriers japonais qui refusent leurs vacances pour que leurs employeurs ne gagnent pas moins d’argent ! Mais ne sont-ils pas aux antipodes ?..
Les leaders de l’opposition promettent l’emploi avec la même conviction que Mme Soleil prédit le soleil pour les hôteliers et la pluie pour les traqueurs d’escargots, sans plus, ce qui dispense de toute analyse concrète. D’autres encore, exégètes imprégnés des soulèvements révolutionnaires passés, minimisent l’ampleur du chômage et son impact sur l’économie. Ils font bonne mesure aux palliatifs du capitalisme, espérant par là justifier la valeur de leurs théories d’hier pour le contexte de demains. Toujours un peu de Mme Soleil.
« Enfoncez-vous bien ça dans la tête », la formule, répétée par les antennes, par la presse, s’imprègne dans les cerveaux :
PLEIN EMPLOI ! PLEIN EMPLOI ! ploa !.. ploa...
Leitmotiv du système d’économie échangiste, incantations, litanies, croassements repris par les leaders de « gauche » et transmis en écho lors des manifestations : ploa !.. ploa !..
Plein emploi ! mais pourquoi faire ? des produits que nous détruisons (pardon « assainissons »), des gadgets, des armements-export., dans le cadre de l’échange-profit ?
Plein emploi de quoi ? du travail des hommes ou de celui des machines qu’ils créent pour pouvoir accéder aux loisirs ? La réponse n’est pas prévue ; resterait-elle tabou pour les Commissions d’Etudes d’Economie Politique ?
A ce propos du plein emploi, l’O.C.D.E. apporte une information significative  : au cours d’une réunion d’experts elle constatait (dès juillet 1977), l’aggravation du chômage en ces termes : - « Les chômeurs de plus de 40 ans ont beaucoup de mal à retrouver un emploi ; tandis que les jeunes qui atteignent un âge adulte sans expérience professionnelle significative ont de plus en plus de difficultés à se faire ouvrir les portes du marché du travail. Les systèmes d’indemnisation qui étaient destinés au départ à faciliter la recherche d’un emploi se transforment progressivement, par la force des choses, en un moyen de faire supporter leur situation à ceux qui sont en fait devenus « inemployables »  ».
Les experts eussent pu ajouter que ce moyen concourait également à conserver quelque profit aux détenteurs des biens que pouvaient désormais acquérir ces « inemployables  ».
« La force des choses » a conçu des indemnités sans contre-partie de travail. Sera-t-il encore longtemps impensable qu’on puisse aider la force des choses à généraliser et rationaliser cet état de fait ? Et puisque la force des choses réduit à 15 années la période active de l’homme, les forces de gauche prôneront-elles longtemps encore le plein emploi ou bien se résoudront-elles, avec nous, à revendiquer le Service Social de Travail en fonction des besoins exprimés et des techniques de production ?
Plein emploi !.. Plein emploi !..
Le problème est international. Gunter Weinert*, de Hambourg, a fait le point de cette préoccupation majeure des pays équipés :
Après avoir rappelé la progression du chômage aussi bien aux Etats-Unis qu’en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, il observe que : « Si les économistes sont désemparés face à l’ampleur du phénomène, c’est que depuis 1974, tout l’arsenal dé la politique économique semble incapable d’en venir a bout ». Et plus loin il précisé  : « Il né s’agit plus là d’une simple inadaptation qualitative dé l’offre à la demandé de travail, mais bien d’une insuffisance persistante de l’offre de travail, comme en témoigné la faible utilisation dés capacités productives ».

*

Il passe ensuite en revue lés actions entreprises pour diminuer lé chômage, et cité toutes lés diverses allocations versées à l’aide dés fonds publics.
Comment ces subventions octroyées (et n’oublions pas que c’est pour la sauvegarde des salaires et des profits) par les gouvernements des pays équipés, n’entraîneraient-elles pas la galopante dévaluation dés monnaies ?
L’argent né tombé pas du ciel. L’Etat** s’en procure d’abord par l’impôt, ce qui est un transfert. Mais quand il lui en faut plus, il demande à la Banque de France d’en fabriquer pour le lui prêter à intérêt. C’est donc là une création de monnaie, qui se dévalue proportionnellement, puisqu’elle correspond à une quantité de biens qui, elle, est fixée par le seuil de rentabilité, donc ne varie pas. Cette cavalerie monétaire déroute encore les postulants à la gestion d’un néo-échangisme que les capitalistes eux-mêmes ne parviennent pas à concevoir... Voilà un des obstacles par lesquels la « Force des choses » constatée par l’O.C.D.E. est tenue en échec.

*

Par sa nature même, la force des choses s’impose. Un pays techniquement avancé, le Canada, s’y heurte. Depuis les années 60 (1960-1975) sa croissance économique est montée de 5 % et la croissance du chômage de 7 %***. Lé plein emploi n’y est manifestement plus « au coin de la rue ».
Cette signification péremptoire des faits a amené ces positifs citoyens à la lutte, non plus pour un utopique plein emploi, mais à celle de la garantie du salaire.
Des mesures d’assurances chômage (loi de 1971) garantissant les revenus se sont imposées : pour tout salarié cotisant, huit semaines de travail au cours de l’année donnent droit à la prestation des 2/3 du salaire antérieur durant 44 semaines. L’année qui fait suite marque un autre exercice... Pour faciliter les huit semaines de travail, l’Etat canadien crée directement des emplois par le canal des Programmes d’initiatives Locales (P.I.L.) qu’il finance ; là, les participants peuvent s’adonner à des travaux variés : petites constructions (centre communautaire, sportif), entretiens divers, etc..., durant les 8 semaines annuelles imparties pour l’obtention de la prestation des 44 semaines suivantes.
Ce système d’assurance chômage garantissant le salaire ou le revenu, en dehors de la contrepartie de travail, éclairé le rôle social du chômage qui prend l’aspect : « ...d’une allocation de temps payée par la Société à l’individu pour qu’il utilise comme bon lui semble une sorte d’année sabbatique, comme celle envisagée au Danemark ». (Qu’il utilise le temps de repos que lui conquiert la machine qu’il créa, dirons-nous). L’article cité ci-dessus se poursuit par . «  Ce serait l’amorce d’une nouvelle conception des relations entre individus, travail et société, mais une conception qui en quelque sorte se déguiserait sous les institutions encore existantes  ».
Les yeux s’entrouvrent !
Au Canada, comme en tout pays équipé, le financement des revenus par l’Etat sans possibilité de travail en contrepartie posera, avec l’anéantissement de la monnaie thésaurisable, la nécessité de la création d’une monnaie de consommation.
Ainsi se profile LE GRAND SOIR DE LA FORCE DES CHOSES.
C’est en étudiant les transformations que subissent empiriquement nos institutions que nous découvrirons le rôle nouveau qu’elles s’apprêtent à jouer » écrivit Jacques Duboin.

* Dans le n° de septembre 1977 de la revue «  Wirtschafsdienst ».
** Voir « Pourquoi manquons-nous de crédits ? », par Jacques Duboin.
*** Revue « Echange et Projets » n°13, 1977.