Fièvre de croissance

par  M. DUBOIS
Publication : juillet 1978
Mise en ligne : 3 septembre 2008

Médecins perplexes

LORSQUE j’étais gamin, il m’arrivait souvent, comme aux autres gosses, de présenter des symptômes pathologiques tels qu’accès de température (parfois élevée), maux de tête, courbatures plus ou moins générales, etc..., sans qu’aucune véritable maladie puisse en fournir la justification immédiate ou ultérieure. Le médecin, lorsqu’il était appelé, confirmait le plus souvent le diagnostic des parents : fièvre de croissance. Aucune médication, un peu de repos ou de fortifiant, et tout rentrait dans l’ordre en quelques jours.
Dans nos sociétés modernes, la croissance est aussi à l’ordre du jour. Mais ses accès de fièvre sont loin d’être aussi anodins que ceux de notre enfance ; et nombreux sont les ausculteurs économiques cherchant à la fois un diagnostic et des remèdes.
C’est ainsi que dans « Le Monde » du 7 février 1978, M. Bruno-Dethomas essayait d’analyser ces problèmes et leurs relations avec ceux concernant les programmes énergétiques. Relations pour le moins apparemment inconciliables puisque certains milieux politiques hostiles aux techniques nucléaires se proclament néanmoins partisans d’une forte croissance économique justifiant une production accrue d’énergie, laquelle nécessite dans l’état actuel des choses un large appel aux dites techniques.
Et l’auteur, après avoir rappelé qu’une centrale nucléaire de gauche serait tout aussi nocive que son homologue de droite, de se demander si nos sociétés ne devraient pas rechercher une adaptation qualitative plutôt qu’une croissance quantitative dont il affirme qu’elle deviendra bientôt physiquement impossible.
Dans le même journal, un autre économiste, M. Fred Hirsch, soulignait que la croissance économique n’est plus un étalon adéquat pour apprécier le bien-être de la société, bien qu’elle ait, dans le passé, provoqué une bien plus grande expansion de ce bien-être que la redistribution des revenus n’aurait jamais pu en apporter.

La fuite en avant

Cette remise en cause de la croissance n’est pas nouvelle, et chacun se souvient des fracassantes conclusions des experts du club de Rome proclamant, voici quelques années, la nécessité de la croissance zéro pour sauvegarder ce qui peut l’être encore de notre environnement et des ressources de la planète en énergie et en matières premières. Mais nous avons, depuis bien longtemps également (voir notamment GR nos 637 et 645 : « Les condamnés ») expliqué à nos lecteurs que dans le système économique actuel, il n’y a d’autre choix que celui d’une vertigineuse fuite en avant, ne pouvant aboutir qu’à un véritable suicide de l’humanité sous le double effet de l’explosion démographique et de l’épuisement des ressources.
Toutes les études actuelles reflètent bien, malheureusement, la véracité des dangers dénoncés alors. Mais il est absolument indispensable de rappeler aux chercheurs de bonne volonté, quelle que soit leur appartenance politique, combien l’Economie des Besoins ouvrirait de voies nouvelles dans la quête de ces nouveaux équilibres tant souhaités entre un mieux-être généralisé et une gestion rationnelle des patrimoines naturels.
Voies nouvelles d’abord dans la mise en oeuvre des énergies dites douces, trop souvent bloquées dans l’économie de marché, par des considérations essentiellement mercantiles.
Voies nouvelles également grâce à la suppression des gaspillages et des productions inutiles ou nuisibles n’ayant pour seul objet que le profit ou la création d’emplois. Au premier rang, évidemment, les armements, et rappelons que, selon l’hebdomadaire « Match » :
« L’année dernière le monde a dépensé pour s’armer 330 milliards de dollars. Soit l’équivalent du produit national brut annuel de toutes les nations réunies d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient ; des dépenses nationales pour l’éducation dans le monde entier ; du double des dépenses mondiales pour la santé ; de 15 fois l’aide étrangère aux pays en voie de développement. Dans les pays industrialisés, 400 000 chercheurs travaillent à des fins militaires... ».

Cherchons ensemble

Voies nouvelles enfin grâce à la possibilité, en économie des Besoins, de mettre un terme au malentendu le plus néfaste de notre époque. C’est le professeur J.-K. Galbraith qui, dans une interview accordée au journal «  Le Monde » et publiée dans le numéro du 7 février 1978, dénonçait à son tour la confusion savamment entretenue entre libéralisme économique et libéralisme politique, le second étant presque toujours invoqué pour justifier la survie du premier, pourtant générateur des pires totalitarismes depuis les révolutions mécanicienne et cybernétique. Avec le Revenu Social et la monnaie de consommation, il devient possible de proposer à tous les hommes épris à la fois de justice et de liberté un autre choix que celui d’un statu quo inacceptable ou d’un collectivisme inopérant.
Sans doute faudra-t-il encore bien des recherches et des efforts pour mettre en place ces « nouvelles » solutions préconisées pourtant depuis près d’un demi-siècle par J. Duboin. Mais c’est dans cette voie que nous cesserons de tourner en rond, telles des épaves désemparées, irrésistiblement aspirées vers le gouffre fatal.