Économie distributive et marché

par  G. EVRARD
Mise en ligne : 31 octobre 2010

Dans notre précédent numéro, Guy Evrard, sous le titre L’individu et l’État, de Benjamin Constant à André Gorz, invitait le lecteur à réfléchir sur les contours de l’économie distributive, en particulier dans une inévitable situation de transition, afin que cet îlot d’émancipation ne soit pas irrémédiablement noyé dans un océan d’incrédulité, face aux marchés.

C’est peut-être d’abord en sortant de la confusion entre marché et capitalisme que l’utopie peut commencer à prendre racine. Une invitation à entrer de nouveau dans le débat.

Il faut se rendre à l’évidence. Réfléchir à un monde nouveau impose, certes, d’observer longuement les travers de celui qui nous entoure, analyser les détours de l’histoire des mouvements d’émancipation, confronter sans relâche les points de vue de ceux qui aspirent à changer les choses, imaginer les stratégies, convoquer philosophie, sociologie, économie et sciences plus exactes, mais c’est seulement par le rapport de force politique que le projet a une chance d’aboutir. Ainsi est-il peu probable que le monde entier, un bon matin, décide spontanément d’adopter les beaux principes de l’économie distributive. Nous avons vu qu’imposer un contrôle minimum des marchés financiers s’avérait déjà bien difficile, même dans des circonstances qui semblaient politiquement favorables. Il faut donc amener le projet dans l’arène politique et, pour cela, le rendre immédiatement perceptible et crédible, à la fois par les forces politiques organisées et par les citoyens. Passer du sujet de réflexion à l’instrument politique. Dans un éditorial de l’Humanité [1], paru la veille d’une grande journée de manifestations contre le projet de réforme des retraites, Jean-Emmanuel Ducoin le rappelait : « Si les idées de transformations ont toujours un pouvoir sociopolitique, puisqu’elles enfantent les vrais espoirs collectifs permettant de renverser un ordre social donné, seules les mobilisations populaires d’ampleur qui les accompagnent offrent à l’histoire les soubresauts imprévus capables d’épaisseur ».

Le monde moderne qui nous entoure, à de rares exceptions près, et en France malgré de puissants mouvements populaires, est aujourd’hui peu ou prou sous la domination du capitalisme, confondant à souhait libéralisme politique et libéralisme économique. Si le premier est le reflet d’une certaine vision de la liberté individuelle, le second pousse cette liberté à la revendication d’un droit à exploiter sans limite les autres hommes et les ressources de la Terre. On le qualifie aujourd’hui d’ultralibéralisme pour bien montrer la transgression des idées d’équilibre et d’équité, sans même parler d’égalité et de justice sociale, telles qu’elles émergeaient de la philosophie des Lumières : « La liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres ». Le capitalisme, dans sa version aboutie, l’ultralibéralisme, est donc une perversion de la liberté et ceci ne doit pas être trop difficile à démontrer pour les philosophes qui veulent bien s’en donner la peine.

Il n’empêche, faire valoir la richesse potentielle de l’économie distributive face au rouleau ravageur du capitalisme, ce qui devrait être une simple question de bon sens pour des citoyens disposant au moins des moyens de la démocratie représentative, se révèle terriblement difficile. Notre voix n’est pas assez forte, même lorsqu’elle se joint à d’autres qui œuvrent dans le même sens. Ou plutôt le capitalisme n’est pas seulement ce colosse aux pieds d’argile dont nos analyses tendent si souvent à affirmer qu’il court lui-même à sa perte.

Dominique Vidal, sous le titre Besoin d’utopie, dans l’éditorial d’un récent numéro de la revue Manière de voir [2], relève en effet le « Stupéfiant paradoxe ! Le néolibéralisme étale tous les jours sa faillite : la suraccumulation des richesses s’accompagne d’un nombre croissant de pauvres et de chômeurs ; la spéculation provoque la crise la plus grave depuis 1929 ; la logique du profit menace jusqu’à la survie de l’espèce. Et pourtant le système tient bon ». Et à la question « En quoi se caractérise cette mortifère “crise d’alternative” ? », il tente cette réponse que nous avons souvent lancée ici : « Elle résulte bien sûr de la faiblesse des forces du changement, de la pauvreté de leurs propositions, de la tiédeur de leur programme. Mais elle naît avant tout de leur incapacité à incarner une utopie ».

Méditons alors cette belle citation, à la fin de l’éditorial : « Oui, c’est d’abord d’une utopie que le monde a besoin. Le grand auteur uruguayen Eduardo Galeano l’écrivait on ne peut mieux : Elle est à l’horizon […] Je chemine de dix pas et l’horizon s’enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne l’atteindrai. À quoi sert l’utopie ? Elle sert à cela : cheminer » [3]. Mais ne perdons pas de vue que notre utopie, elle, a pour vocation de devenir réalité, le plus sûr moyen d’avancer. Et qu’on ne s’y trompe pas, elle reste solidement ancrée dans la lutte des classes.

 Capitalisme et économie de marché

Il suffit de lire La grande histoire du capitalisme, également dans un récent numéro du magazine Sciences Humaines [4], pour constater que les chercheurs (économistes, historiens, sociologues…) font valoir une infinité de situations qui ont favorisé l’émergence du capitalisme, dès avant la révolution industrielle à la charnière entre les 18ème et 19ème siècles. Pour Fernand Braudel, cependant, s’appuyant sur l’histoire globale, le capitalisme ne s’assimile pas à l’économie de marché5. L’économie de marché renvoie historiquement à des échanges de proximité, intervenant dans des marchés réglementés et transparents, comme ceux des foires de Champagne au Moyen-âge. Le capitalisme consiste, lui, à contourner les règles de la concurrence pour dégager des profits exceptionnels. Il est alors à la recherche de positions de monopole, obtenues notamment en allongeant les circuits commerciaux jusqu’à les rendre opaques. Il se reconnaîtrait ainsi déjà dans le commerce au long cours pratiqué par les marchands vénitiens et aussi par les diasporas juives, arabes ou indiennes au premier millénaire.

On se rappelle que Marx identifiait l’avènement du capitalisme à l’émergence de la quête rationnelle du profit et la mise en place du salariat, impliquant la décomposition des tâches, le salarié n’étant plus propriétaire des moyens de production. Plus récemment, Polanyi insistait sur la “marchandisation” de la société, dans laquelle la vie humaine et la nature sont désormais régies par les conditions du marché [5]. Notons encore que pour Robert Boyer, économiste, chef de file actuel de l’école française de régulation, se référant « au libéralisme des pères fondateurs, la réglementation est constitutive d’une économie de marché. À cet égard, la période du fordisme est exemplaire : contrôle public de la finance, codification du contrat de travail et extension de la couverture sociale, ont suscité un régime de croissance remarquablement efficace et réducteur des inégalités sociales » [6]. R. Boyer suggère-t-il que le fordisme, bien qu’il ait conduit à sa propre asphyxie, serait une forme acceptable du capitalisme ? En tout cas, pour lui, la crise actuelle trouve son origine dans la déréglementation amorcée dans les années 1980, atteignant son apogée dans la déréglementation financière.

On peut ainsi rapidement observer que si, historiquement, le marché, comme simple lieu d’échanges réglementés, a précédé le capitalisme, ce dernier s’est construit par l’extension du marché, à la fois géographiquement et dans ses contenus, ainsi que par l’organisation toujours plus segmentée du travail de production des biens échangés, d’abord localement, puis à l’échelle de la planète. En même temps, une stratégie de déréglementation plus ou moins violente est poursuivie, à la fois commerciale et sociale, souvent avec le relais des dirigeants politiques acquis au pouvoir de l’argent, selon les époques et les rapports de force entre travailleurs et possédants, et entre pays riches et pays pauvres.

Il est donc en effet certainement essentiel de ne pas confondre capitalisme et marché dans la réflexion pour jeter démocratiquement les fondations de l’économie distributive dans le monde d’aujourd’hui. Le capitalisme est une stratégie de classe, clairement désignée dans une lutte politique qui doit demeurer sans concession. Le marché, lui, est un outil susceptible d’être rendu à un pouvoir politique au service de l’intérêt général et soumis à la loi. Mais le premier se cache volontiers derrière le second pour mieux faire croire qu’il résulte d’un processus quasi naturel.

 Fonder l’économie distributive face au marché

Tous ceux qui ont accompagné la réflexion dans la GR depuis 1935 se sont forcément posé et reposé la question de la concrétisation de leurs idées. La GR s’efforce d’éclairer, d’un numéro à l’autre, à la fois les grands périls de notre monde d’aujourd’hui et les chemins qui pourraient conduire à un meilleur avenir : une société qui ne repose plus sur les lois du marché mais qui se construit sur des avancées réfléchies et partagées. Peut-être est-ce le moment où chacun devrait entrer à nouveau, avec conviction, dans le débat, car c’est un changement de civilisation qui est à l’ordre du jour. Les combats sont multiples. Il faut en être, en défendant, bien sûr, ce qui est au cœur des idées de la GR.

Cependant, dans le paysage politique actuel de notre pays, on ne peut attendre d’un prochain changement au sommet de l’État, ni d’une nouvelle majorité au Parlement, que l’installation de l’économie distributive aille de soi et on ne peut croire davantage que limiter la lutte à ce seul objectif suffise à entraîner une nouvelle dynamique globale. Alors, pouvons-nous admettre que notre arène politique se trouve d’abord au sein des autres forces qui sont également engagées dans le combat pour plus de justice sociale et pour l’émancipation humaine ? Sommes-nous d’accord, après avoir réaffirmé plus haut la nécessité d’une lutte politique sans concession contre le capitalisme, pour tenter d’insérer les fondations de l’économie distributive à côté de marchés réglementés ? Bref, sommes-nous prêts à rompre notre isolement sans nous perdre, et sans confusion avec les renoncements de la social-démocratie ?

La vraie richesse d’un pays, sans chercher à coller aux différents indices plus ou moins quantitatifs proposés jusqu’ici, peut s’apprécier globalement par son autonomie réelle pour la satisfaction des besoins exprimés librement par sa population et pour générer son développement. Elle inclut sa capacité d’échange avec les autres nations, mais exclut le bradage de ses réserves de matières premières et l’hypothèque de ses territoires que l’on observe aujourd’hui dans de nombreux pays en développement. On voit bien que ces différents critères ne sauraient être satisfaits par la soumission à un quelconque autoritarisme, mais qu’ils supposent au contraire un peuple impliqué dans la définition de son mode de vie et dont les conditions matérielles et d’accès aux soins, à l’éducation, à la culture, progressent.

Une telle vision, si elle repose en effet sur le dynamisme de la population et sa capacité à affronter les défis qu’elle s’impose, ou à imaginer des solutions aux problèmes qu’elle rencontre, peut se heurter à un manque de ressources au sein même de la communauté, soit pour des raisons d’environnement (absence de certaines matières premières, conditions climatiques défavorables à l’agriculture, particularités géographiques…), soit parce que des domaines de connaissances restent déficients ou encore parce que son organisation est défaillante. Il faut donc admettre que des échanges bien compris avec les communautés voisines peuvent demeurer nécessaires et être générateurs de progrès, aussi bien technologiques que dans le débat d’idées. Et même pourquoi ne pas accepter opportunément une stratégie des avantages relatifs (chère à David Ricardo [7]), maîtrisée dans le temps et l’espace à d’autres fins que celle du profit capitaliste ?

L’épine dorsale de l’organisation sera l’indépendance du pouvoir politique, reconquise démocratiquement et réellement au service de l’intérêt général, face au carcan tissé peu à peu par des instances internationales (en particulier celles de la Communauté européenne) inféodées au capitalisme, sous le couvert du dogme de la libre concurrence. Une des premières tâches de ce pouvoir politique régénéré sera de remettre en place un système bancaire public, indépendant des marchés financiers, contribuant au pilotage et au développement de l’économie solidaire, et grâce auquel l’économie distributive trouvera les moyens de son organisation, notamment sur la question monétaire et celle d’un revenu garanti [8] [9]. La reconquête des services publics de l’éducation, de la santé, des transports, de l’énergie, des télécommunications, de l’eau… participera également à la refondation d’une société solidaire, en assurant la vitalité de la communauté nationale, comme l’avaient bien compris ceux qui ont inspiré le Programme du Conseil National de la Résistance [10]. Toutes ces activités font déjà partie de notre patrimoine et ont donné la preuve de leur efficacité. Il ne faut donc pas craindre de mener dès maintenant, sur ce terrain, la bataille idéologique contre les tenants de l’ultralibéralisme qui n’ont de cesse de détruire ces acquis pour les soumettre au marché et en faire de nouvelles sources de profit, au nom du modernisme et dans le cadre de cette lutte des classes acharnée.

De nouveaux secteurs d’activité pourraient alors être progressivement gagnés à l’économie distributive, déjà pour certains structurés au sein de l’économie dite solidaire, notamment sous forme de coopératives de production ou de distribution, mais souvent pervertis par leur soumission au marché. Dans l’agriculture, en particulier, où, en dépit de fortes contradictions, de plus en plus de paysans comprennent que le capitalisme productiviste les conduit eux aussi à la ruine en même temps qu’il détruit leur environnement, et tentent des expériences de retour à une agriculture plus saine sous diverses formes associatives (les AMAP [*], par exemple).

 Il n’y a pas que l’économie marchande

La bataille idéologique qu’entretiennent les ultralibéraux, confondant à dessein capitalisme et économie de marché, si ce n’est société de marché, empêche de voir que si le marché joue effectivement un rôle central aujourd’hui, il n’est pas unique et son importance est relativement récente. Dans le hors-série d’Alternatives Économiques déjà cité [**], Denis Clerc montre en effet que « C’est sous la pression de l’État, et avec son intervention active, que les marchés se sont structurés et élargis au 19ème siècle » et que « Face à la vision “naturaliste” (celle qui consiste à considérer le marché dans “la nature” des choses), la réalité est bien plus complexe : les relations non marchandes ont toujours été hégémoniques dans les sociétés traditionnelles et elles demeurent très importantes dans les sociétés contemporaines. Parce que l’homme a besoin de liens autant que de biens, mais aussi parce que le marché a besoin d’institutions et de règles qui l’encadrent. Si l’on ne veut pas qu’il débouche sur des catastrophes sociales et économiques » [11].

Plus loin, Denis Clerc revient sur l’analyse historique défendue par Fernand Braudel, pour en souligner l’importance stratégique : « Soutenir la distinction entre économie de marché et capitalisme revient à dire qu’il est possible de renoncer au capitalisme tout en conservant l’économie de marché » [12]. C’est le point de vue que nous avons adopté ici pour tenter d’ouvrir une voie démocratique à l’économie distributive. Dans cette option, D. Clerc précise : « la finance, qui est à l’origine du pouvoir capitaliste, peut être dissociée de la production, qui s’appuie sur l’économie de marché. On peut conserver la dynamique de cette dernière tout en renonçant aux mouvements spéculatifs et aux inégalités dont le capitalisme est porteur ». Peut-être, si la stratégie qui admet le maintien de marchés réglementés s’accompagne de cette lutte sans concession contre le capitalisme, en tant qu’organisation de classe, que nous avons posée en préalable, mais que D. Clerc n’évoque pas explicitement.

Enfin, dans le même dossier, Jean-Marie Harribey, ancien coprésident d’ATTAC France, reconnaît dans le libéralisme économique cette stratégie de classe : « Subsistera toujours, à l’intérieur des sociétés dominées par le capitalisme, cette tension entre deux tendances : le renforcement des prérogatives du marché, expression pudique pour désigner les phénomènes de moins-disant collectif de la part des classes sociales en position dominante, et, en sens inverse, l’encadrement nécessaire pour que les formes de domination restent tolérables. Cette tension n’est que l’expression des rapports de force dans la société, qui ne sont jamais fixés une fois pour toutes. La dynamique des sociétés en dépend » [13]. Toutefois, dans la conclusion, la nécessaire dynamique qui laisse tout espérer ne risque-t-elle pas de se réduire à une simple oscillation entre l’ultralibéralisme et la social-démocratie, pourvu que le capitalisme reste vivable : « Finalement, traduire l’économie capitaliste mondialisée comme une économie de marché est une erreur et, pire, une mystification. Quant à la société de marché, elle est impossible, mais elle est toujours un risque. Travailler constamment à réduire ce risque, c’est œuvrer afin d’éviter l’émiettement, le délitement et la dissolution des sociétés. C’est agir pour qu’elles soient vivables » ?

Notre ambition est d’inscrire l’économie distributive dans la lutte pour une société qui ne serait pas seulement vivable a minima.


[1Parole au peuple !, J.-E. Ducoin, 6/9/2010, p.2.

[2D. Vidal, Besoin d’utopie, Manière de voir, Le temps des utopies, août - septembre 2010, p.4.

[3Eduardo Galeano, Las palabras andantes, siglo XXI, Madrid, 1993.

[4La grande histoire du capitalisme, Sciences Humaines, hors-série spécial n°11, mai-juin 2010.

[5Dans référence 4, Xavier de la Vega, Qu’est-ce que le capitalisme ? pp. 8-11.

[6Dans référence 4, entretien avec R.Boyer, La crise actuelle, une conséquence de la déréglementation financière, pp.60-61.

[7Voir, par exemple, dans référence **, Les principaux penseurs de l’économie de marché, p.6.

[8Marie-Louise Duboin, Les affranchis de l’an 2000, éd. Syros, Paris, 1984.

[9Marie-Louise Duboin, Mais où va l’argent ? éd. du Sextant, Paris, 2007

[10Les jours heureux – Programme du CNR, Mesures à appliquer dès la libération du territoire, p.21, Cahiers libres, éd. La Découverte, Paris, 2010.

[*AMAP = Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne. Elles sont destinées à favoriser l’agriculture paysanne et biologique qui peine à subsister face à l’agro-industrie.

[**Un numéro hors-série (le n°77) sur L’économie de marché a été publié en 2008 par le mensuel Alternatives Economiques, dans lequel on peut suivre à la fois l’émergence, l’histoire, les mécanismes, les forces, les faiblesses, les contradictions du modèle économique dominant.

Et il rappelle que d’autres modèles existent.

La vie de ce magazine s’insère dans l’économie de marché, pourtant son capital est partagé entre une scop (société coopérative de production), une association et une société civile de lecteurs.

[11Dans référence **, Denis Clerc, Y a-t-il des relations non marchandes ?, pp.26-27.

[12Dans référence **, D. Clerc, Capitalisme et économie de marché, pp.30-31.

[13Dans référence **, J.-M.Harribey, Le marché partout ?, pp.58-60.