L’enjeu des monnaies parallèles

par  M.-L. DUBOIN
Publication : juin 2013
Mise en ligne : 23 septembre 2013

Pourquoi y a-t-il tant d’expériences de “monnaies parallèles” ? N’est-ce pas pour les populations une façon de réagir contre une organisation économique qui ne leur convient pas ?

Alors que les grands médias n’en parlent pas, l’université populaire d’Attac 78 (Yvelines) a demandé à Marie-Louise Duboin d’intervenir à leur sujet, le 16 mai dernier.

Nous résumons cette intervention pour que nos lecteurs puissent réfléchir au sens de ces initiatives très diverses :

Prévoyons trois parties dans cette réflexion : d’abord chercher à comprendre en quoi, par quels mécanismes, la monnaie officielle ne correspond pas aux besoins des populations ; puis voir ce que les monnaies parallèles apportent de mieux, ou de plus, aux communautés qui les organisent ; en fin chercher comment pourrait être une monnaie alternative créée pour répondre aux besoins de tous, à commencer ceux qui sont les plus vitaux.

Mais pour éviter toute confusion, il faut d’abord rappeler que les économistes n’étant pas d’accord sur la définition de ce qu’est une monnaie, ils la définissent par ses fonctions, dont deux sont incontestées : c’est une unité de compte et un moyen de paiement ; la troisième, le fait qu’elle peut être une réserve de “valeur”, est sujette à controverse ; et il en existe une quatrième, qui est souvent passée sous silence alors qu’elle est fort lourde de conséquences si elle est possible : c’est un moyen de “produire” des intérêts, c’est-à-dire qu’en la prêtant, on l’augmente.

Il ne faut pas confondre ces différentes fonctions avec les diverses formes qu’ont prises les monnaies au fil du temps. Depuis l’origine et pendant des millénaires, la monnaie était une marchandise, un objet matériel ayant une valeur intrinsèque, d’abord des vivres (huile, blé, bétail), puis du métal précieux (or, argent) en quantité bien définie (dont le bon aloi était attesté par le souverain en vertu de son droit régalien). Seule cette première forme permet un véritable échange : une marchandise contre une autre (le troc différé). Une telle monnaie marchandise n’existe plus depuis environ un siècle ; nos pièces en sont le souvenir, mais elles ne sont plus faites de métal précieux.

Les autres formes servent à effectuer un acte double : achat et vente, ce n’est pas à proprement parler un échange parce que les deux parties ne jouent pas les mêmes rôles : le vendeur offre une marchandise réelle (objet ou service), tandis que l’acheteur offre une promesse “à valoir”, plus tard, peut-être, ailleurs…

La première des monnaies parallèles a été, à son origine, le billet de banque : c’était le reçu remis par un orfèvre, ou banquier, à quiconque lui confiait des pièces de métal précieux, il s’engageait ainsi (contre paiement d’un “droit de garde”, le terme en est resté, pas l’usage) à les protéger et à les remettre à quiconque le lui demanderait en lui présentant ce reçu. Mais le maniement des reçus étant apparu bien plus facile que celui des pièces, ce sont eux qui ont servi de monnaie… ce qui a permis aux banquiers de fabriquer beaucoup plus de reçus qu’ils n’avaient de pièces en réserve. À l’origine de la Banque Centrale est un groupe de ces banquiers qui, pour éviter que leurs clients ne s’aperçoivent de cette tromperie si elle était trop répandue, obtint du souverain (moyennant finances) le privilège d’avoir l’exclusivité de la fabrication de ces reçus bidons. C’est ainsi qu’aujourd’hui pièces et billets constituent la monnaie fiduciaire…Or ces liquidités, qui servent à effectuer quelques menus achats honnêtes (argent de poche), sont surtout utilisés pour des transferts illégaux parce que leur anonymat le permet.

La troisième forme de monnaie, de loin la plus employée (environ 90% des paiements), est la monnaie bancaire, scripturale ou informatique, qui est créée, gérée et annulée par les banques commerciales, au moyen d’inscriptions dans leurs comptes. Puisqu’elle est immatérielle, cette monnaie ne peut qu’être “transférée” : une somme donnée est soustraite de l’avoir d’un compte bancaire et ajoutée à l’avoir d’un autre quand le titulaire du premier compte, “l’émetteur”, en donne l’ordre à l’aide d’un chèque ou d’une carte à puce.

 Pourquoi invente-t-on de nouvelles monnaies ?

Apparemment, si de plus en plus de populations, partout dans le monde, inventent des monnaies “parallèles” à la monnaie officielle, c’est que cette monnaie bancaire ne leur convient pas. Cherchons pourquoi, en observant la façon dont elle fonctionne.

Depuis sa création jusqu’à son annulation, cette monnaie reste confinée à l’intérieur du réseau informatique réservé aux banques commerciales. Or l’accès de ce réseau privé est interdit à tout contrôle extérieur.

Le souhait que la gestion de la monnaie soit soumise à des règles, et ouverte à un contrôle public pourrait donc être une réaction contre ce secret bancaire qui permet tous les abus : marchés de gré à gré, hors bilan et autres “swaps”, shadow banking où le trafic a été estimé, en 2011, à plus de 52.000 milliards d’euros par le Conseil de Stabilité financière… fondé par le G20.

Cette gestion sans transparence de la monnaie par des entreprises à but lucratif, offre bien d’autres raisons de la rejeter :

D’abord au niveau de sa création. La monnaie officielle constituant un engagement mutuel entre les citoyens (du seul fait que cette citoyenneté les oblige à l’accepter en paiement), il paraît légitime, dans un pays démocratique, que la monnaie soit créée pour financer de grands projets d’intérêt général (écoles, hôpitaux, communications, etc). Pas du tout. Notre monnaie officielle est (à 90 %) créée par une inscription, par une banque commerciale, sur le compte d’un de ses clients. Et la décision de cette ouverture d’un crédit n’est prise par la banque qu’en considération d’un seul et unique critère : juge-t-elle que son client pourra rembourser et lui payer, en plus, des intérêts pour ses actionnaires ?

La gestion de notre monnaie légale, par des institutions privées est également contestable parce qu’elle permet aux banques d’exercer un véritable chantage sur les gouvernements : en effet, si elles étaient mises en faillite, que deviendraient tous les comptes, puisque c’est elles seules qui les tiennent ? Justement, la question s’est posée récemment, et ce chantage a fonctionné à fond : les dirigeants, plutôt que devoir organiser, en urgence, la reprise de cette gestion par l’État, ont préféré obliger les contribuables à payer la note… faramineuse !

Enfin, la quatrième fonction de notre monnaie officielle, celle qui consiste à pouvoir être placée pour rapporter, est rejetée dans toutes les expériences de monnaies “sociales”. On comprend que c’est à juste titre quand on voit qu’elle mène à un véritable suicide pour notre société. C’est en effet sur ce pouvoir pernicieux que repose le financement des entreprises : il est le fait des investisseurs institutionnels (non seulement les banques, mais aussi les compagnies d’assurance et tous les fonds de placement : fonds de retraite, fonds spéculatifs, etc.). Or les gestionnaires de ces “zinzins”, qui manipulent plus d’argent que l’ensemble de États, ont pour seul et unique objectif d’augmenter les capitaux qui leur sont confiés. C’est leur métier. Il en résulte d’abord que l’activité économique est systématiquement orientée vers les seuls clients “solvables”, on ne produit donc ni pour les 200 millions de chômeurs, ni pour les 400 millions de travailleurs qui n’ont pas de quoi acheter le nécessaire (ces chiffres sont de l’an dernier, ils seront encore plus élevés cette année). Et puis ce sont évidemment les clients qui, en bout de chaîne, paient les intérêts : Margret Kennedy estime à 40% le surplus qui en résulte pour les prix à la consommation…Enfin, le financement des entreprises ne dépend ainsi absolument pas des conditions dans lesquelles elles fonctionnent. C’est même pire puisque moins elles respectent leurs employés et l’environnement, plus elles sont rentables…

On comprend d’autant mieux que l’opinion commence à s’en émouvoir que le vice profond de cette fonction de la monnaie officielle a pour conséquence qu’à la fois cette stupide obligation de croissance, cette orientation de l’économie vers la clientèle la plus fortunée, et cette pompe de la richesse vers les riches, vont forcément en s’amplifiant. Et de plus en plus vite. Pourquoi ? — Mais tout simplement parce que les intérêts se cumulent. Parce que plus un capital financier augmente, plus vite il peut encore augmenter. La progression de la monnaie capitaliste suit la même loi catastrophique que celle de la multiplication des cellules cancéreuses dans un être vivant. C’est ainsi que la fortune des 1.426 milliardaires en dollars a, effectivement, encore augmenté de 800 milliards l’an dernier. Même un spéculateur comme Georges Soros l’a avoué : « je reconnais qu’il y a quelque chose d’obscène dans le fait qu’on puisse comme moi gagner autant d’argent avec de l’argent ».

Sans avoir besoin de mettre un nom sur cette loi exponentielle des intérêts composés, le public constate à quelle démesure ce cancer a déjà abouti : il n’y a plus désormais qu’environ 2% des transferts financiers qui correspondent à des ventes dans l’économie réelle. C’est dire que 98% des transactions financières sont spéculatives ! Et celles-ci peuvent aller, dès que l’occasion s’en présente, jusqu’à créer des pénuries artificielles de vivres (blé, maïs…), en privant de nourriture des populations entières.

Or sait-on bien comment sont engagées ces transactions ? Si c’était par des être humains raisonnables, on pourrait espérer leur faire prendre conscience des conséquences de leurs engagements financiers… Mais non, 70% d’entre elles aux États-Unis sont déjà effectuées par des robots ! Car si les traders sont si bien payés, c’est parce que ce sont des gens très forts : ils ont magistralement su tirer parti des formidables capacités de la technologie informatique. Ils ont programmé leurs ordinateurs pour enregistrer toutes les transactions boursières, en déduire des probabilités d’évolution et engager, en fonction de ces tendances, les sommes qu’ils ont pour mission de faire “fructifier”. Et tout ceci quasi instantanément, 24 heures par jour, dans le monde entier.

Le progrès des sciences aurait pu être transformé en progrès social, tout le monde en aurait profité, mais il a été mis au service de seulement quelques uns !

Heureusement, avec quelques modifications, ces puissants logiciels sont évidemment adaptables à une gestion intelligente de l’économie, mais vers d’autres fins… Ainsi, à l’heure où l’argent est devenu une fin, les ordinateurs sont prêts pour un bien meilleur emploi !

 Questions essentielles

Pour comprendre l’essentiel d’une monnaie, il faut donc pouvoir répondre à certaines questions : Qui a le droit de la créer ? Au profit de qui ou de quoi ? Pour remplir quelle(s) fonction(s) ? Qui en a la gestion ? Le contrôle ? Quelle doit être la masse monétaire ? Cette monnaie circule-t-elle anonymement ? Et enfin, quand il s’agit d’une monnaie nouvelle, dans quel but a-t-elle été inventée ?

 Quels objectifs les nouvelles monnaies visent-elles ?

Les monnaies parallèles (= monnaies utilisées à côté, en plus, de la monnaie officielle, sinon il s’agit d’une monnaie alternative), visent divers objectifs souvent dévoilés par les qualificatifs employés. En allant des plus individualistes aux plus sociaux, ce sont :

- Les monnaies créées par de grandes entreprises commerciales sous forme de chèques-cadeaux, de cartes de fidélité (connectées à une banque), de miles aériens, dans le but d’attirer des clients et de les fidéliser.
- Les monnaies complémentaires, qui ont pour objectif de réformer le système capitaliste, en corrigeant un de ses défauts (finance solidaire), en aidant les PME (cercles WIR : lancé en 1934, le Wirtschaftring est une banque qui organise, moyennant paiement, les échanges entre les entreprises adhérentes, qui sont aujourd’hui 60.000, ce qui représente un chiffre d’affaire annuel de près de 2 milliards de francs suisses), en stimulant l’auto-emploi ou la création de petites entreprises, souvent artisanales (microcrédit : prêts de faibles montants pour de faibles durées, accordés à des personnes à qui les autres banques refusent de faire crédit sous prétexte qu’elles n’offrent pas de garantie suffisante, mais en réalité, leurs clients, en majorité des femmes, sont très soucieux de vite et bien rembourser, sans faillir, ces prêts sont donc “rentables” et le microcrédit intéressant : on cite des banques de microcrédit dont les intérêts sont montés jusqu’à 40% par an !).

Nous nous intéresserons surtout :

- aux monnaies locales (LETS, SEL) dont la plupart visent à relocaliser l’économie en développant des entreprises en déclin, en exploitant des ressources inemployées (humaines en particulier) ou non reconnues (travaux domestiques des femmes) : banques de temps, Ithaca hours.
- et aux monnaies sociales (projets SOL, trueque argentin, puis colibri), qui veulent contribuer à inventer une société plus humaine par la réappropriation démocratique de la monnaie.

Toutes ces monnaies, et il y en a environ 5.000, sont des monnaies communautaires c’est-à-dire qu’elles ne sont destinées qu’à un groupe d’adhérents reconnus comme tels.

 Quelques cas typiques

- Évoquons d’abord une expérience originale : le maire de Curitiba, au Brésil, ne sachant pas comment évacuer les ordures des bidonvilles (car les bennes ne peuvent pas y circuler), eut l’idée de donner un ticket de bus à toute personne amenant et triant un sac d’ordures dans les poubelles placées en périphérie. Cette idée a satisfait tout le monde !

- Les expériences à monnaie fondante se sont surtout développées dans les pays germaniques. Elles ont pour objectif d’accélérer les échanges du commerce local. Pour cela, suivant le principe théorisé par Sylvio Gesell et lancé au début des années 1930 à Wörgel en Autriche, la monnaie est émise par une institution centrale reconnue, et a la forme de billets dont la valeur se déprécie régulièrement : si un billet n’est pas utilisé avant telle date, il faut acheter un timbre et le coller dessus pour qu’il soit valable. En Bavière, citons le billet Chiemgauer, qui couvre 5% du chiffre d’affaire des 800 commerces et entreprises adhérentes.

- Les Local exchange trade systems, LETS (”let’s do it“), se sont surtout développés dans les pays anglo-saxons (Canada, Royaume-Uni). À son entrée, chaque adhérent se voit ouvrir un compte à solde nul (sous forme de la remise d’un carnet). La liste des membres (individus, entreprises, organisations) est publiée dans un catalogue qui répertorie les services qu’ils proposent. Vendeurs et acheteurs décident ensemble des prix, les ventes sont payées par chèques. Ainsi, chacun émet sa monnaie (qualifiée pour cette raison de monnaie “ouverte”), lors d’échanges de gré à gré. Les échanges sont co-signés, sur leurs carnets par les échangistes, et les transferts sont consignés soit dans un registre qui joue le rôle d’une banque sans argent, soit par le biais de cartes à puces multimonnaies communautaires. D’après Colin Williams (de Leicester), leur objectif est de lutter contre l’exclusion sociale par réinsertion dans l’emploi sous forme de l’échange social, ils permettent de développer l’auto-emploi, il s’agit ainsi d’une « auto-assistance économique collective, sur des bases non lucratives et coopératives ». Au Royaume-Uni de tels systèmes sont utilisés pour organiser l’entraide dans un quartier, pour mettre en relation des personnes âgées qui peuvent ainsi se réunir, par exemple pour jouer aux cartes.

Pas très actifs, les lets concernent 3 à 5% des besoins, forment des communautés de moins de 90 personnes, échangeant environ 70 livres par an (soit 120 euros). Dans les pays post communistes d’Europe centrale (tchécoslovaquie, pologne, hongrie), des lets ont été créés depuis 1999, mais ils ne fonctionnent pratiquement plus.

- Il existe des milliers de SEL (systèmes d’échanges locaux) dans le monde, jusqu’au Japon, en Thaïlande, en Corée du sud, en indonésie, etc. Leur motivation est plus politique qu’utilitaire, certains estiment qu’il ne s’agit pas d’un moyen de retrouver de quoi vivre (d’ailleurs peu de chômeurs y adhèrent) mais de (je cite) « contester la passivité du salariat ».

Une étude montre qu’en France, les femmes y sont nettement majoritaires (remarque d’un sociologue : « n’ayant le droit de vote que depuis 1944, c’est peut-être pour elles l’occasion de découvrir la citoyenneté »…).

Selon Laacher, les SEL formulent « une critique du statut et de la vocation de l’argent comme mode dominant de régulation de l’économie capitaliste »

Selon Catherine Lenzi (sociologue à l’université Versailles-Saint-Quentin) « la question centrale que soulèvent les sel : reconnaître que d’autres temps que l’unique temps salarial créent du lien social et participent au bien commun ».

En France, plus de 60.000 groupes, dont 1.500 utilisateurs réguliers et 310 entreprises sont partenaires d’un sel. Citons le plus récent : l’eusko, créé le 31 janvier dernier (un eusko = un euro) dans le but de « favoriser les circuits courts, valoriser la langue basque et aider les projets locaux », ne peut ni être déposé en banque, ni rapporter.

- Dans les banques de temps, une heure de travail vaut autant pour tous. Elles organisent les travaux d’aides aux personnes en les valorisant, par exemple le travail domestique féminin, aidant ainsi les femmes à s’affranchir de leur dépendance financière aux hommes. Elles sont souvent soutenues par les municipalités (en Italie par exemple) qui y voient un moyen de se dégager de certaines de leurs responsabilités.

- L’expérience française SOL est un réseau doté de trois instruments :

1. le sol “coopération” : les porteurs de la carte sol acquièrent des points lors de leurs achats en euros dans les structures de l’économie sociale et solidaire qui sont adhérentes au réseau. 2. le sol “engagement“, acquis en échange de temps consacré à des activités définies collectivement et répondant à un besoin exprimé, valorisant ainsi un engagement citoyen. 3. le sol “affecté” : les collectivités territoriales peuvent distribuer des cartes sol à des populations ciblées en les créditant de points qui permettent de payer l’accès à des services.

Les enjeux du projet sol sont : 1- la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale par des moyens de solvabilisation complémentaires de la monnaie officielle ; 2- la mise en valeur des activités aujourd’hui non valorisées ; 3- le développement de l’économie sociale et solidaire sur les territoires d’expérimentation.

La Macif, Chêque Déjeuner et le Crédit Coopératif ont mis 500.000 euros pour pousser le développement de SOL.

- Arrêtons-nous sur le réseau de troc en Argentine, le TRUEQUE. Après la chute de la dictature, en 1983, un espoir de démocratie et de développement économique était né. Mais il a été brisé par l’hyperinflation et les plans d’ajustement structurels imposés par le currency board. C’est par réaction contre cette politique qu’est né le trueque argentin.

Lucie Gémonet, de l’université Laval (au Québec), a étudié de près le fonctionnement d’un de ses réseaux en prenant l’exemple de celui de San Javier Solidarios. Elle note d’abord que l’inscription dans le réseau (ou “nodo“) ne se fait qu’après une “formation” destinée à transmettre au futur adhérent les valeurs de solidarité et de coopération considérées comme fondamentales par les créateurs. Il est expliqué au futur membre qu’il y a dans le réseau deux types d’activité auxquelles il va devoir participer : les échanges économiques (activité I), dans les foires hebdomadaires du réseau, où les prix sont librement marchandés entre vendeur et acheteur, et les débats (activité II) des très nombreuses assemblées qui permettent l’organisation démocratique du réseau. Pour qu’il puisse démarrer ses échanges, le nouveau membre se voit offrir 50 creditos (le credito est la monnaie du réseau). La masse monétaire du réseau est donc, en creditos, égale à 50 fois le nombre de ses adhérents.

La sociologue a observé que trois “catégories” de membres ont émergé :

- A : les défavorisés, peu instruits, intéressés surtout économiquement (activité de type I) ;
- B : nouveaux pauvres de la classe moyenne, actifs (types I et II), ils sont les plus nombreux ;
- C : les moins nombreux appartiennent surtout à la classe moyenne épargnée et sont des militants très actifs (type II).

Quand, en 2001, les banques ont fermé, interdisant aux Argentins d’avoir accès à leurs avoirs bancaires, ces échanges leur ont paru une planche de salut. Et les médias n’ont pas manqué d’en faire une grosse publicité. En plus, comme le souligne la sociologue Mariana Luzzi, « les pouvoirs publics se sont montrés intéressés par le trueque : s’il parvenait à constituer pour ses membres un moyen alternatif d’obtention de ressources … l’État pourrait se dispenser de fournir une assistance directe aux catégories sociales touchées… »

Le résultat a été un afflux considérable de nouveaux adhérents, qui n’avaient pas été “formés”, et bien plus attirés par l’activité économique (type I) que par les valeurs de coopération de l’activité de type II. On estime qu’au début de l’année 2002, le trueque a concerné jusqu’à 5 millions de personnes ! Or les nouveaux venus recevaient 50 creditos à leur arrivée mais n’apportaient pas aussitôt une offre équivalente sur les foires hebdomadaires. La masse monétaire étant ainsi très supérieure à l’offre, l’inflation était inévitable. Et quelques mois plus tard, la plupart des 100.000 réseaux s’étaient dispersés.

Jeff Powell commente : « En l’absence, à la fois, de production coopérative et de structures démocratiques, le réseau trueque recréait les comportements individualistes et concurrentiels de l’économie… capitaliste : ce qui restait étant un capitalisme insignifiant destiné aux pauvres ».

Selon l’un des principaux organisateurs du trueque argentin, Héloïsa Primavera [1] : « depuis la chute du trueque en 2003, tous ceux qui ont essayé de promouvoir les grands réseaux ont échoué. De multiples formules ont été essayées, sans que les résultats montrent une résurrection possible de la mise en pratique d’un marché sans argent. Or la résurrection d’un marché sans argent intéresse, outre les 50% qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté, ceux qui, depuis trois générations, n’ont jamais eu accès au marché du travail, et tous ceux qui s’intéressent à la possibilité de construire un ordre social capable de distribuer la richesse qui existe en abondance sur la planète, sans que cet extraordinaire outil que l’homme a créé soit un obstacle à ce partage. »

Le projet colibri qu’elle anime est le prolongement de cette monnaie sociale. Elle le décrit en expliquant qu’il se donne quatre grandes étapes : d’abord l’activation des ressources locales, puis l’organisation de systèmes alternatifs de financement et de systèmes d’échanges compensés (=non marchands) et enfin la gestion associée et participative. Et elle commente : « pour ses promoteurs, alors que les monnaies complémentaires sont un palliatif au manque de liquidité, les monnaies sociales prétendent aller au-delà, vers le partage de la richesse comme expression de la souveraineté politique, à partir de la récupération du pouvoir d’émission et de contrôle de la monnaie ».

 

Résumons : les modalités de ces diverses expériences de monnaies communautaires sont plus ou moins sociales : certaines organisent une formation initiative (trueque à l’origine) ; la création de leur monnaie se fait soit par la remise d’un carnet-ouverture d’un compte (LETS, SEL), soit par la remise de billets, gratuits (trueque) ou qu’il faut payer (Chiemgauer), certaines monnaies sont fondantes, certaines sont convertibles avec la monnaie officielle ; enfin leur organisation implique plus ou moins, et parfois pas du tout, des assemblées à débats démocratiques largement ouverts à tous les membres.

De façon générale, elles sont toutes réservées à des communautés restreintes, ayant fait acte d’adhésion, elles concernent surtout des activités individuelles, artisanales, elles créent des liens, elles reconnaissent, en les monétisant, des activités utiles qu’exclut l’économie marchande. Elles privilégient systématiquement les activités locales et le petit commerce.

Mais elles ne concernent que des gens qui peuvent être actifs (pas trop jeunes ou trop âgés, et pas malades) et elles ne peuvent évidemment pas financer les grands services publics.

Retenons quelques commentaires de spécialistes [2] : De Keith Hart : « Ces expériences de la monnaie contiennent en germe une véritable révolution sociale. La monnaie a longtemps été, pour la plupart des gens, quelque chose de rare que nous saisissons passivement chaque fois que c’est possible, sans comprendre qu’elle est notre création commune ». D’André Gorz : « Le cercle coopératif ne doit pas être conçu comme une mesure isolée à destination des chômeurs et des marginalisés. S’il en était ainsi, ce ne serait que la dissimulation des failles du système actuel ». Et enfin, cette réflexion d’un anthropologue : « La difficulté de persuader les gens d’adopter consciemment de nouvelles idées est un des obstacles sur le chemin de la dissémination des monnaies communautaires ».

 Réfléchissons

Alors, posons-nous quelques questions. Ces expériences sont des réactions spontanées, justifiées par des méfaits du système actuel, mais faut-il l’aider à perdurer par des rustines qui ne peuvent que combler des failles ou réparer quelques uns de ses dégâts ? La solution au chômage croissant est-elle dans la création de petits boulots, même si elle permet de relocaliser une partie de l’économie ? L’objectif d’une création d’emploi est-il de “donner” du travail ? Et il ne faut pas confondre emploi, travail, activité, service, …

N’y a-t-il pas encore plus d’emplois à supprimer que de nouveaux à créer ? L’argent est-il le seul moyen de reconnaissance de la “valeur“ d’une personne ? Est-ce la bonne “mesure” de son activité ? Enfin, 165 ans après l’abolition de l’esclavage, est-il normal qu’un employé soit toujours obligé de se vendre sur le marché du travail au prix de son salaire ? N’est-il donc pas temps de s’affranchir en exigeant l’abolition du salariat ?

Pour remettre l’économie à sa place, qui est celle d’assurer “l’intendance”, quel doit être l’objectif de toute entreprise ? N’est-ce pas de produire le mieux possible, sans compromettre l’avenir, des biens utiles à satisfaire les besoins humains, en donnant la priorité aux plus essentiels ?

Or, cela ne sera pas le cas

- tant que le seul objectif d’une entreprise, quelle qu’elle soit, sera de faire du bénéfice,
- tant qu’il faudra qu’une activité soit rentable pour être financée,
- tant que chacun ne pourra pas choisir librement ses activités, voire sera obligé d’accepter n’importe quel emploi sous peine de n’avoir pas de quoi vivre,
- bref, tant que notre société sera menée, comme droguée, par le dieu “argent”.

L’importance de la maîtrise de leur monnaie par les citoyens

Le moyen de passer outre ces obstacles actuels, c’est que les citoyens prennent la maîtrise de leur finance. Car en ayant la maîtrise de sa monnaie, une population se donne l’outil pour choisir ce qu’elle va produire dans l’intérêt général et dans quelles conditions. Elle peut alors décider démocratiquement comment partager d’une part, les tâches de production, et, d’autre part, les richesses produites, ce qui lui permet d’assurer :

- à tous un revenu suffisant pour vivre libre,
- la gratuité de tout ce qui n’a pas, au sens propre, à être é-co-no-mi-sé.

Que pourrait être cette monnaie alternative ? — Une monnaie

- gérée de manière transparente par une institution publique,
- sa forme est immatérielle, pour utiliser au maximum les moyens informatiques,
- elle est créée et annulée par inscriptions sur deux types de comptes :
- compte d’entreprise, pour acheter les fournitures nécessaires à produire,
- compte individuel, pour acheter de quoi vivre libre,
- elle ne circule pas, pour ne pas pouvoir être “placée”, et pour que la masse monétaire soit mesurable,
- elle est uniquement un pouvoir d’achat, annulé par l’achat,

ainsi les produits d’une part, et la monnaie qui sert à les acheter d’autre part, qui sont créés et consommés au même rythme, forment deux flux équilibrés.

Comment se règlent les échanges avec l’extérieur ?
— Par des contrats de troc, organisés et contrôlés de façon transparente au niveau mondial.

 

Quels sont les PLUS d’une telle monnaie ?

- la fin de l’exclusion,
- un revenu suffisant assuré toute la vie,
- une production raisonnée, réalisée non dans la lutte de tous contre tous, mais dans la coopération,
- la fin du chômage : réaliser la production par des machines ne crée plus du chômage mais libère du temps humain pour d’autres activités,
- la disparition de tous les impôts, puisque les services publics sont financés directement et non plus par redistribution (= par prélèvements),
- avec l’obsession de faire du profit disparaissent toutes les raisons d’être des brevets, du secret professionnel, de l’espionnage, de la publicité mensongère, des truquages et autres tricheries, de l’obsolescence programmée, et du non respect des lois, des hommes et de la nature.

Mais quels sont les MOINS de cette proposition ?

- la difficulté de faire comprendre qu’il s’agit de s’adapter, de façon humaine et durable, au changement de civilisation qui est en train de se produire,
- et que cette utopie de bon sens est … réaliste.


[1que nos fidèles lecteurs connaissent, car elle a tiré pour eux ses conclusions de cette expérience argentine dans la GR 1071 de décembre 2006 (N°1071, p.5 à 7) sous le titre Monnaies sociales et construction de l’utopie.

[2On trouvera toutes références de publications écrites et de sites internet dans les rapports publiés sous la direction de Jérôme Blanc (université Lyon II) sous le titre exclusions et liens financiers.